Les différents types de vibratos dans la pratique du chant

Introduction

1- Quelques exemples

2- Le spectrogramme

3- La fréquence

4- L'amplitude

5- La sobriété

6- Le vibrato dans la chanson populaire

7- Le vibrato dans le chant classique

8- Conclusion

 

    Introduction

    Cette page a pour objectif de donner, à travers quelques explications théoriques simples et des exemples sonores, des éléments de comparaison entre les différents types de vibratos vocaux afin de déterminer ce qui peut les rendre agréables ou désagréables, sobres ou outranciers, toniques ou lourds. Il en existe en effet toute une variété allant des vibratos sobres et rapides aux vibratos amples et lents :

 

SOBRE

AMPLE

RAPIDE

Dominique A (9 hertz)

Laura Pergolizzi (8 hertz)

LENT

Michael Spyres (5,1 hertz)

Sergey Kunaev (5,3 hertz)

    Ma préférence va aux vibratos avant tout sobres, et en général relativement rapides. Je trouve les vibratos amples et lents outrés et lourds, c'est à dire que mes goûts sont assez opposés à ce que l'on enseigne généralement dans les conservatoires (bien que cela n'ait pas toujours été le cas comme nous le verrons avec Enrico Caruso). Mais chacun ses goûts et mon objectif est de donner ici les critères permettant à chacun de comprendre ce qui dans un vibrato lui paraît agréable ou désagréable. Critères qui permettront peut-être aussi à certains de comprendre pourquoi ils croient ne pas aimer les vibratos alors qu'en réalité ils ne les remarquent que lorsqu'ils sont outrés et lourds.

    La voix chantée est ornée d'un vibrato, qui est une oscillation régulière de la hauteur du son autour de la note émise, dans presque toutes les traditions musicales. On l'emploie comme technique vocale, mais également dans tous les instruments qui le permettent (synthétiseurs, instruments à cordes et à vent, ainsi que dans la musique sifflée - ici par exemple Laura Pergolizzi dans Forever for now) car il enrichit le timbre (c'est très net par exemple chez Eva dans Liebelei où on sent parfaitement que le timbre est considérablement enrichi par le vibrato).

    Le vibrato dynamise également la voix lorsque son oscillation est rapide, comme dans ces deux exemples où les voix de Michel Jonasz dans De l'amour qui s'évapore(7,9 hertz, faible amplitude) et de Beth Hart dans Tell her You belong to Me(9,5 hertz, amplitude moyenne) semblent électrisées par un vibrato rapide. La voix est selon moi le plus beau des instruments de musique et c'est à mon avis le son de cet instrument que le vibrato enrichit le plus à condition qu'il soit bien utilisé, mais nous allons voir que ce n'est pas toujours le cas.

       1 - Quelques exemples

    Avant d'entrer dans des considérations techniques concernant le spectrogramme, l'amplitude, la fréquence, et la sobriété, commençons par écouter quelques exemples, classés par fréquence décroissante, afin de savoir concrètement de quoi on parle.

Les vibratos rapides (de 9,5 à 7 hertz)   

    C'est dans cette catégorie que l'on trouve selon moi les voix les plus belles et les plus travaillées, comme celle d'Antony Hegarty. Ce sont celles qui provoquent en moi les émotions musicales les plus intenses.

    J'ai attribué à chaque exemple un nombre d'étoiles en fonction de mes préférences personnelles. Ma préférence va aux vibratos de faible amplitude (sobres) et plutôt toniques (rapides). Ce second critère (la tonicité) est cependant moins décisif que la sobriété puisque j'adore les voix de Joan Baez, de Louise Tucker ou de Michael Spyres malgré leur faible tonicité.    

Fréquence

(par ordre décroissant)

Mon appréciation

Interprète et titre

Spectrogramme

9,5 hertz

Ici c'est l'inverse, l'amplitude est un peu élevée et donne l'impression d'un vibrato outré.

Beth Hart

Mama This One's for You

Tell her You belong to Me

 

9,5 hertz

Buffy Sainte-Marie

(He played real good) for free

9,5 à 9,2 hertz

L'amplitude est si faible qu'une écoute attentive est parfois nécessaire pour discerner le vibrato de cette voix que je trouve exceptionnelle. Marie Laforêt arrive à 9,5 hertz dans St-Tropez, cela semble correspondre à une limite physiologique, je n'ai en tous cas pas trouvé d'exemple dépassant cette limite. 

Marie Laforêt

Dos Enamoradosi L'automne rêve aux lilas Flora

St-Tropez

9,2 à 9 hertz

Dommage que la qualité de cet enregistrement public soit assez mauvaise.

Serge Reggiani

La vieille

9 hertz

Dominique A

Le Twenty-two bar  

8,6 hertz

Morte d'une leucémie à 28 ans, Danielle Messia était l'une des plus grandes.

Son spectrogramme montre, comme c'est quasiment toujours le cas, que si la fréquence est constante, l'amplitude varie beaucoup. Elle est très faible dans la voix murmurée (partie gauche du spectrogramme), ce qui est magnifique, mais quand la puissance vocale augmente (partie droite), l'amplitude augmente également beaucoup, ce qui peut donner l'impression d'un vibrato un peu outré.

Danielle Messia

Il voyage en solitaire (extrait du 45 tours)

8,4 hertz

Sonia Lacen

Comment le dire

 

8,2 hertz

Silvia Perez Cruz

Deux extraits de Dos Meu Meniño

8,2 hertz

Une très belle voix. Comme pour Léo Ferré, son amplitude n'est pas plus élevée à pleine puissance (spectrogramme de droite) que dans la voix murmurée (spectrogramme de gauche). Mais pour Gérard Lenorman, cela donne l'impression d'un vibrato un peu outré dans la voix murmurée, j'avoue que j'ignore pourquoi.

Gérard Lenorman

Il

  
8,2 hertz

C'est l'un des vibratos, avec ceux de Betty Mars et d'Edith Piaf, les plus maîtrisés de cette série d'exemples. Outre son extrême régularité de fréquence, son amplitude varie très peu de la voix murmurée (à gauche) à la pleine puissance (à droite), ce qui est très rare. Le résultat est magnifique, d'une perfection rarement atteinte. Son timbre n'est cependant à mon avis pas tout à fait aussi beau que celui d'Antony Hegarty, d'Eva ou de Dominique A.

Léo Ferré

Paname

L'étrangère

Ostende

8 hertz

Gribouille

Mon ami mon amour

8 hertz

Une voix enrouée que rien ne prédestinait au chant, qui montre ce que le travail peut faire d'une voix ordinaire, et qui dégage une beauté et une énergie fantastiques.

Demis Roussos

Adios amor adios

8 hertz

Un très grand talent qui, à partir d'un timbre très ordinaire, obtient un son sublime et bouleversant.

Le spectrogramme montre la différence d'amplitude entre le vibrato de la voix de poitrine lorsqu'elle est un peu retenue (à gauche) et celui de la voix de tête non retenue (à droite). 

Laura Pergolizzi (LP)

Forever For Now

7,9 hertz

Edith Piaf fait partie des rares, avec Jean-Marie Vivier, Eva et Joan Baez, dont j'aime vraiment la voix malgré l'amplitude élevée de leur vibrato.

Edith Piaf

Les feuilles mortes

7,9 hertz

Michel Jonasz

De l'amour qui s'évaore

7,85 hertz

Jacques Douai

Il n'y a pas d'amour heureux

 

La fréquence de Schumann (7,83 hertz)

    Au cours de cette diminution de la fréquence, nous arrivons à la fréquence de Schumann qui correspond à une résonance du champ magnétique terrestre. Le rythme des ondes électromagnétiques émises par notre cerveau entrerait paraît-il en résonance avec cette fréquence pendant la méditation. Et cette fréquence est justement appréciée et utilisée par certains compositeurs pour régler le vibrato de leur synthétiseur.

7,75 hertz

Jorge Radic (du groupe Karumanta)

Agnus Dei (extrait de la Misa Criolla, la Messe Créole d'Ariel Ramirez, disque Pathé Marconi 2c068 64925

El nacimiento (disque EMI/Pathé 11c 081-64925)

Gloria (disque SFP FP 6.2017)

7,7 hertz

Elli Paspala

Balada tou ouri

7,6 hertz

Paco Ibañez

Que se nos va la Pascua, mozas

7,6 hertz

Betty Mars fut non seulement la seule ayant réussi à imiter à la perfection la grande Edith Piaf, mais elle trouva en outre son propre style, nettement différent de celui de Piaf, même s'il est vrai que leurs voix se ressemblaient un peu.

Betty Mars

L'enfant qui voulait voir la mer

7,5 hertz

La fréquence est élevée et l'amplitude reste faible, le résultat est vraiment sublime. Une des plus belles voix du monde à mon avis.

Antony Hegarty (du groupe Antony and the Johnsons)

Hope there is someone  

7,5 hertz

Vraiment une très belle voix.

Eva

Liebelei

7,5 hertz

Youry Azios Manoff

Le cœur des femmes

7,2 hertz

Robin Gibb (des Bee Gees)

I Started a Joke

7,2 hertz

Renée Claude L'indifférence (extrait de l'opéra comique Nelligan)

La mémoire et la mer

 

7,1 hertz

Une des plus belles voix de la chanson française, même si elle est souvent trop forcée. Sa personnalité fait qu'on parle beaucoup de lui mais rarement de sa voix que l'on semble oublier d'écouter, ce qui est une erreur.

Johnny Hallyday

Diego libre dans sa tête

6,2 à 7,7 hertz

L'une des plus belles voix du monde, que l'on n'entendrait plus aujourd'hui. L'une des seules voix d'opéra (mais complètement en dehors des standards d'aujourd'hui) que j'aime réellement sans réserve. Il chantait moins fort que ce que l'on entend souvent aujourd'hui, sa voix était donc plus douce, avec un timbre magnifique et pas seulement dans les aigus. Son vibrato était beaucoup moins ample, même à pleine puissance, qu'ils ne le sont aujourd'hui, et sa fréquence, assez variable, souvent nettement plus élevée qu'aujourd'hui à l'opéra.

Enrico Caruso

Catari

Catari (second extrait)

E lucevan le stelle

Una furtiva lacrima

       

   

7 hertz

L'amplitude, un peu élevée, donne l'impression d'un vibrato un peu outré, j'aime cependant beaucoup cette voix.

Jean-Marie Vivier

Juste comme ça

 
7 hertz

Shakira

Empire

Try everything

Les vibratos moyens (de 7 à 6 hertz)

6,8 hertz

Colette Magny

Melocoton

 
6,5 hertz

Joan Baez

Rider Pass by

6,4 hertz

Yves Montand

Les feuilles mortes

6 hertz

Louise Tucker

Only for You

Midnight Blue

After the Storm

 

Les vibratos lents (inférieur à 6 hertz)

    Cette catégorie, dans laquelle on trouve beaucoup de chanteurs de formation classique, est celle des voix que j'aime quand même parce que leur timbre est sublime, mais pour lesquelles je me dis que si leur vibrato n'était pas un peu poussif en raison de sa faible fréquence et de son amplitude outrancière, je les rangerais sans hésiter parmi les voix les plus belles du monde. Mon impression est que (s'il ne s'agit pas d'un chanteur classique qui suit simplement les directives de ses professeurs de chant) la voix de ces chanteurs est tellement belle qu'ils ne jugent pas utile de rendre leur vibrato plus énergique en l'accélérant un peu, ni plus sobre en diminuant son amplitude. Leurs qualités vocales sont telles que cela n'empêche pas le résultat d'être beau, même si selon moi il l'aurait été encore davantage avec un son droit (sans vibrato), ou avec un vibrato rapide et de faible amplitude.

    On m'objectera peut-être que tout cela est subjectif et que c'est une question de goûts. Si c'était vrai, pourquoi donnerait-on des cours de chant ? C'est bien parce que certaines façons de chanter sont considérées comme objectivement plus belles que l'on donne des directives aux élèves. Et si ces directives existent, je ne vois pas pourquoi il ne serait pas possible à tout amateur de musique vocale d'en débattre et de juger de leur pertinence, comme je le fais ici, pourvu que le débat soit argumenté et respectueux.

5,8 hertz

Une voix éblouissante par ses performances et sa créativité, à tel point qu'il est difficile de croire que c'est la même personne qui chante tout cela (ce qui est pourtant incontestable).

Yma Sumac

Karibe Taki

Accla Taki

Chocoladas

Monos

Taite Indi

5,8 hertz

Luciano Pavarotti

Nessum Dorma

5,5 hertz

La lenteur du vibrato n'enlève pratiquement rien à la beauté de la voix de Jairo parce que son amplitude reste relativement faible.

Jairo

A la clara fuente

5,4 hertz

On retrouve ici Serge Kerval, avec un vibrato cette fois, et une voix toujours aussi belle.

Serge Kerval

Merde à Vauban

5,3 hertz

Même remarque que pour Jairo, la lenteur du vibrato passe très bien en raison de son amplitude relativement faible.

Serge Utgé-Royo

Pardon si vous avez mal à l'Espagne

5,3 hertz

Sergey Kunaev

Nium mi tema

5,2 hertz

Ici, particulièrement sur le mot "mort", une variation d'intensité vient s'ajouter à la variation d'amplitude, provoquant un effet plutôt malvenu, malgré la beauté du timbre de la voix de Serge Lama.

Serge Lama

L'esclave

5,1 hertz

L'une des plus belles voix d'opéra que l'on peut entendre actuellement selon moi. Son timbre est magnifique car son registre étendu lui donne une riche et belle sonorité même dans les graves.

Michael Spyres

Se di lauri il crine adorno

Les voix sans vibrato (au son droit)

    On trouve dans cette catégorie des voix dont le timbre naturel est suffisamment beau pour que le chanteur ou la chanteuse n'ait pas jugé utile de l'enrichir d'un vibrato. Antony Hegarty par exemple se situerait dans cette catégorie si la beauté naturelle de sa voix n'avait pas été encore magnifiée par un vibrato travaillé. On remarquera néanmoins qu'un très léger vibrato est souvent perceptible sur les notes tenues, il est très rare que la voix d'un chanteur en soit totalement dépourvue. Cependant il est, dans ces exemples, si discret qu'on peut ranger ces voix dans la catégorie des sons droits.

Serge Kerval

La Loire

Jean Arnulf

Point de vue

Fabienne Thibeault

J'irai jamais sur ton island

Juliette

Rimes féminines

Un ange passe

Jacques Brel

La Fanette

Mes préférences

    En ne retenant ici que les interprètes auxquels j'ai attribué la note maximale, on constate que leur vibrato est toujours sobre et tonique, c'est à dire plus rapide et de plus faible amplitude que ceux des interprètes suivant les directives des professeurs de chant classique (voir ci-dessous la section sur le chant classique).

6,2 à 7,7 hertz

L'une des plus belles voix du monde, que l'on n'entendrait plus aujourd'hui. L'une des seules voix d'opéra (mais complètement en dehors des standards d'aujourd'hui) que j'aime réellement sans réserve. Il chantait moins fort que ce que l'on entend souvent aujourd'hui, sa voix était donc plus douce, avec un timbre magnifique et pas seulement dans les aigus. Son vibrato était beaucoup moins ample, même à pleine puissance, qu'ils ne le sont aujourd'hui, et sa fréquence, assez variable, souvent nettement plus élevée qu'aujourd'hui à l'opéra.

Enrico Caruso

Catari

Catari (second extrait)

E lucevan le stelle

Una furtiva lacrima

       

   

7,1 hertz

Une des plus belles voix de la chanson française, même si elle est souvent trop forcée. Sa personnalité fait qu'on parle beaucoup de lui mais rarement de sa voix que l'on semble oublier d'écouter, ce qui est une erreur.

Johnny Hallyday

Diego libre dans sa tête

7,5 hertz

La fréquence est élevée et l'amplitude reste faible, le résultat est vraiment sublime. Une des plus belles voix du monde à mon avis.

Antony Hegarty (du groupe Antony and the Johnsons)

Hope there is someone  

7,5 hertz

Vraiment une très belle voix.

Eva

Liebelei

7,5 hertz

Youry Azios Manoff

Le cœur des femmes

7,75 hertz

Jorge Radic (du groupe Karumanta)

Agnus Dei (extrait de la Misa Criolla, la Messe Créole d'Ariel Ramirez, disque Pathé Marconi 2c068 64925

El nacimiento ( disque EMI/Pathé 11c 081-64925)

Gloria (disque SFP FP 6.2017)

9 hertz

Dominique A

Le Twenty-two bar  

9,2 à 9 hertz

Dommage que la qualité de cet enregistrement public soit assez mauvaise.

Serge Reggiani

La vieille

 

  2 - Le spectrogramme

    Pour mesurer l'amplitude et la fréquence d'un vibrato, le plus simple est d'utiliser un logiciel comme par exemple Vocevista, qui permet d'afficher les spectrogrammes et d'effectuer des mesures sur les sons :

    On voit ici le spectrogramme d'une voix de soliste a capella (la mienne en l'occurrence, que je ne fais pas écouter ici pour prétendre qu'elle possède des caractéristiques artistiques intéressantes, mais parce qu'il s'agit d'un exemple de voix de soliste a capella enregistré avec deux micros de qualité différente et dont je dispose sans avoir à chercher). Une voix de soliste a capella présente évidemment un spectrogramme particulièrement lisible puisqu'il n'est brouillé ni par les spectrogrammes des autres voix ni par ceux des instruments.

    L'échelle verticale indique la hauteur du son, l'échelle horizontale le temps, et la couleur l'intensité du son. Il apparaît très clairement que le timbre de la voix est composé de ses multiples harmoniques qui suivent la même ligne mélodique à des hauteurs différentes et qui sont si nombreuses, si proches, et parfois d'intensité si voisine qu'il est difficile de savoir quelle est la hauteur de la note perçue à la simple lecture du spectrogramme. Les lignes mélodiques les plus proches du rouge sont celles qui correspondent au volume sonore le plus élevé, donc à la note perçue.

    Ici un autre exemple, toujours de ma voix sans accompagnement instrumental, mais enregistrée avec un micro de moins bonne qualité. On constate tout de suite que l'image est beaucoup moins riche (mais plus facile à lire !)

    Ici un son sifflé (Laura Pergolizzi, Forever For Now). La différence entre un timbre sifflé et un timbre chanté saute aux yeux : le timbre chanté est beaucoup plus riche puisqu'il comporte de nombreuses lignes d'harmoniques, ce qui nous permet de reconnaître une voix familière entre mille. Le timbre sifflé est beaucoup plus pur, ce qui le rend très pauvre : il comporte extrêmement peu de lignes d'harmoniques (ici une seule), il est donc extrêmement difficile à distinguer d'un autre timbre sifflé.

 

    Beaucoup de choses sont facilement interprétables sur un spectrogramme : on voit si l'attaque de la note est juste ou si la voix hésite et cherche la hauteur juste lors de l'attaque. On voit si le vibrato est régulier, s'il commence avec l'attaque ou après un décalage et s'il est uniquement une variation de la hauteur du son ou également de son intensité. On peut également mesurer son amplitude et sa fréquence. On voit également si le timbre est riche (beaucoup d'harmoniques) ou pauvre (pur : peu voire pas d'harmoniques).

    3 - La fréquence

    En matière de fréquence, (nombre d'oscillations par seconde exprimé en hertz) la norme préconisée par les professeurs de chant classique est généralement de 5 à 7 htz3.

    Mais, on l'a vu dans les exemples proposés, cette fréquence atteint 9,5 hertz dans la chanson populaire.

    C'est la fréquence qui détermine la tonicité du vibrato, plus elle est élevée, plus le vibrato est tonique. Plus la fréquence est basse, moins le vibrato est tonique et moins il est compatible avec une musique rythmée.

    4 - L'amplitude

    L'amplitude (étendue des oscillations de hauteur autour de la note émise) a autant, voire plus d'importance que la fréquence pour déterminer l'élégance et la beauté d'un vibrato. En matière d'amplitude dans le chant classique, la norme est aujourd'hui située entre 1/4 et 3/4 de ton.1 Elle aurait été autrefois plus élevée, entre 1/2 ton et 1 ton2, mais ce n'est pas ce que je constate en écoutant Enrico Caruso, bien au contraire. Une amplitude excessive donne la sensation d'un vibrato outré et peut même perturber la perception de la ligne mélodique. Cependant selon moi, une forte amplitude donne moins cette impression d'outrance avec une fréquence élevée, mais elle donne l'impression d'un son son saccadé, tandis qu'une fréquence élevée associée à une faible amplitude donne un vibrato velouté.

    C'est l'amplitude qui détermine la sobriété du vibrato, plus elle est faible, plus le vibrato est sobre.

    Je n'ai malheureusement pas encore trouvé comment mesurer l'amplitude. En effet, sur la capture d'écran d'un spectrogramme, la note perçue correspond aux lignes mélodiques inférieures, dont le volume sonore est le plus élevé (proches du rouge), tandis que les lignes mélodiques supérieures correspondent aux harmoniques de la voix, comme on le voit très bien sur cette capture d'écran (qui correspond au son d'une voix seule et sans accompagnement instrumental) :

    Or l'amplitude du vibrato des harmoniques est supérieure à celle du vibrato de la note perçue, et plus les harmoniques sont aiguës, plus cette amplitude augmente. Il me paraît donc difficile de mesurer de façon sûre l'amplitude du vibrato de la note perçue sans être trompé par celle des harmoniques.

    À défaut d'avoir trouvé le moyen de mesurer cette amplitude, quelques captures d'écran de différents spectrogrammes permettent facilement d'en apprécier les variations (et souvent de confirmer ce que l'on perçoit déjà, avec un peu d'habitude, à la simple écoute). À titre d'exemple on peut ici apprécier les différences d'amplitude entre les vibratos d'Enrico Caruso et de Luciano Pavarotti :

     

 

Enrico Caruso "E lucevan le stelle"

Luciano Pavarotti "Catari"

                         

   5 - La sobriété

    La sobriété est selon moi le critère fondamental d'élégance pour un vibrato. On pourrait considérer, pour faire simple, qu'elle est seulement déterminée par la faiblesse de l'amplitude. Il existe cependant deux autres critères déterminants pour la sobriété ou la lourdeur d'un vibrato.

    L'entraînement

    Le manque d'entraînement d'un vibrato peut donner, même avec une faible amplitude, une sensation de lourdeur. Un entraînement suffisant permet en effet au vibrato de venir sans le moindre effort, d'une façon que les professeurs de chant appellent (improprement à mon sens) "naturelle". Le vibrato donne alors l'impression de faire totalement partie du timbre lui-même à tel point que son amplitude varie avec la puissance émise : si l'attaque est douce, l'amplitude du vibrato l'est aussi, comme on le constate ci-dessous chez Michael Spyres ou chez Edith Piaf. Un entraînement insuffisant oblige en revanche le chanteur à un petit effort pour obtenir son vibrato, effort qui ne se remarque pas vraiment sur le spectrogramme mais qui s'entend et donne une impression d'outrance, d'effort qui le rend un peu lourd.

    Le rapport longueur d'onde/amplitude

    Il existe une relation entre la longueur d'onde (l'inverse de la fréquence) et l'amplitude. Cette relation détermine le relief de la courbe :

    Sur les parties gauche et droite de ce schéma, le rapport longueur d'onde/amplitude est identique : à droite la longueur d'onde et l'amplitude ont toutes deux augmenté dans la même proportion de manière à conserver une courbe sinusoïdale homothétique (de forme identique).

    Par contre si, à amplitude égale (vagues de même hauteur), la fréquence diminue (vagues plus larges), la forme de la courbe s'étale, elle devient plus plate et le vibrato plus sobre :

Laura Pergolizzi ( 8 hertz)

Michael Spyres ( 5,1 hertz)

Amplitudes presque identiques, mais rapport longueur d'onde/amplitude très différent

    Poursuivons : en augmentant cette fois la fréquence tout en diminuant l'amplitude, on obtient une troisième courbe quasiment homothétique (de même forme) par rapport à la deuxième (mais de longueur d'onde et d'amplitude inférieures). La sobriété de ces deux derniers vibratos est donc presque identique.

Laura Pergolizzi ( 8 hertz)

Michael Spyres ( 5,1 hertz)

Léo Ferré (8,2 hertz)

Amplitudes presque identiques, mais rapport longueur d'onde/amplitude très différent
Rapports longueur d'onde/amplitude presque identiques

   

    Si, à amplitude égale, la fréquence augmente (vagues plus courtes), la forme des vagues devient plus abrupte et le vibrato moins sobre. Une fréquence vraiment élevée (9 hertz) est donc très difficilement compatible avec une forte amplitude, je n'en ai d'ailleurs trouvé aucun exemple : cela donnerait des ondulations trop abruptes, très difficiles à produire. C'est pourquoi la plupart des vibratos à fréquence vraiment élevée sont à faible amplitude (parfois jusqu'à en devenir à peine audibles comme chez Barbara), lorsqu'ils sont à amplitude moyenne comme chez Beth Hart, cela donne déjà l'impression d'une amplitude forte.

    C'est le caractère plus ou moins abrupt de la courbe des ondulations qui détermine la sobriété du vibrato. Plus la courbe est plate, plus le vibrato est sobre.

    L'amplitude peut donc être élevée à basse fréquence sans que cela manque de sobriété car la courbe reste alors assez plate. Par contre à haute fréquence, même avec une amplitude moyenne, la courbe est abrupte. C'est le cas chez Beth Hart (voir l'exemple sonore ci-dessous) : l'amplitude est moyenne mais la fréquence extrême rend la courbe des ondulations abrupte. Le vibrato n'est donc pas sobre, cependant, il n'est pas lourd non plus car sa fréquence très élevée le rend très dynamique. L'impression ressentie n'est pas celle d'un vibrato outré, mais plutôt celle, pas désagréable, d'un son légèrement saccadé.

    Laura Pergolizzi (voir l'exemple sonore ci-dessous) parvient à concilier une fréquence élevée (même si elle l'est moins que chez Beth Hart) à une amplitude importante (surtout dans les harmoniques). Cela donne une forme très abrupte aux ondulations. Le vibrato n'est donc pas sobre, mais même avec son amplitude élevée il n'est pas lourd non plus grâce à sa fréquence élevée donc dynamique.

    En résumé

    1 La sobriété dépend en premier lieu de l'entraînement du chanteur. Le vibrato est sobre s'il vient sans le moindre effort et s'il semble faire partie du timbre lui-même. Tout effort pour le produire s'entend et donne une impression de lourdeur.

    2 La sobriété dépend en second lieu du caractère peu accidenté de la courbe de ses ondulations. Il est sobre si cette courbe est assez plate, quelle qu'en soit l'amplitude. Son amplitude peut donc être assez élevée à basse fréquence car la courbe reste alors peu accidentée.

    3 À fréquence élevée, une courbe accidentée ne peut correspondre à un vibrato sobre mais ne donne néanmoins pas d'impression de lourdeur grâce au dynamisme de cette fréquence élevée.

     

5,1 hertz

La beauté de cette voix exceptionnelle tient à son timbre, mais également à la sobriété de son vibrato. Son amplitude reste en effet modérée, mais en outre elle n'atteint sa totalité que lorsque la voix donne toute sa puissance : on voit et on entend bien ici que l'attaque est douce tant en ce qui concerne la puissance vocale que l'amplitude du vibrato. 

Michael Spyres

Je crois entendre

5,3 hertz Ici en revanche l'amplitude est élevée, et elle l'est dès l'attaque, le résultat est loin d'être sobre.

Sergey Kunaev

Nium mi tema

7,9 hertz

L'amplitude est assez élevée mais comme la fréquence l'est aussi, la lourdeur est évitée. Et comme Michael Spyres, elle évite toute impression d'outrance grâce à la sobriété de l'amplitude sur les attaques.

Edith Piaf

Les feuilles mortes

6,5 hertz

Un vibrato qui n'est pas d'une très grande sobriété mais suffisamment maîtrisé pour que son amplitude soit adaptée à la puissance vocale, ce qui donne un résultat très agréable.

Joan Baez

Don't think twice

7,5 hertz

Un très beau timbre mais le vibrato semble manquer un peu d'entraînement. On ne remarque rien sur le spectrogramme sinon un léger manque de régularité, de fluidité. Mais à l'écoute on remarque que le vibrato ne vient pas vraiment tout seul et que le chanteur est obligé de "pousser" un peu pour l'obtenir.

Yvan Dautin

Qu'elle est jolie la fille d'en bas

9,5 hertz Chez Beth Hart l'amplitude, qui paraîtrait faible à basse fréquence, paraît un peu élevée car la fréquence est élevée, la forme de la courbe est donc accidentée. Pas de sobriété donc, mais pas de lourdeur non plus grâce au dynamisme de la fréquence très élevée.

Beth Hart

Mama This One's for You

Tell her You belong to Me

8 hertz Chez Laura Pergolizzi, forte amplitude et fréquence élevée produisent une courbe exceptionnellement accidentée. Aucune impression de lourdeur cependant grâce au dynamisme de la fréquence élevée.

Laura Pergolizzi (LP)

Lost on You

Forever For Now

 

    6 - Le vibrato dans la chanson populaire

    Dans la chanson populaire, tout est permis mais ce sont les producteurs puis le public qui décident du succès. En l'absence de règles contraignantes, on y rencontre donc à peu près tout ce qu'il est possible de rencontrer en matière de vibrato. Les voix n'y sont évidemment pas aussi belles qu'à l'opéra mais on y rencontre davantage de vibratos réussis, que l'on entendrait également à l'opéra si les dogmes qui y règnent ne l'interdisaient pas.

    La pratique du vibrato dans la chanson populaire a progressivement reculé en France depuis les années 1940. Il ne s'agit cependant pas d'une extinction de cette technique vocale car toute une catégorie d'artistes, et pas des moindres, le pratiquent encore avec succès. Ce recul est très nettement lié à la forte diminution de l'intérêt pour les voix travaillées, qui a elle-même trois causes.

    La première et la principale de ces causes est bien évidemment la sonorisation des salles de concert. Nous ne sommes plus à l'époque d'Edith Piaf où il était nécessaire d'avoir de la voix pour faire carrière dans la chanson. Jusqu'aux années 1930, avant la sonorisation des salles, la mode était aux voix sonores et aux vibratos souvent rapides, signes d'une voix au moins un peu travaillée dont voici quelques exemple (j'indique au passage la fréquence des vibratos en hertz) : Tino Rossi(6,6 htz), Berthe Sylva(7,35 htz), Fréhel(7,8 htz), Joséphine Baker(8,1 htz), Seyya Hamin(8,1 htz) et bien d'autres. On prête aujourd'hui beaucoup moins d'attention aux qualités de la voix, qui n'a plus besoin d'être travaillée pour être entendue, et par conséquent au vibrato dont beaucoup de chanteurs font l'économie. Quand des chanteurs comme Charles Aznavour ou Françoise Hardy ont débuté, on a remarqué tout de suite qu'ils n'avaient pas beaucoup de voix et on le leur a reproché, alors qu'aujourd'hui c'est la norme et c'est au contraire quand un chanteur a de la voix, comme Amaury Vassili, qu'on le remarque. 

    La deuxième de ces causes est beaucoup moins déterminante. Il s'agit de la transformation progressive de la chanson en musique de danse à la suite de la libération sexuelle des années 1970. Claude François ou Michael Jackson firent partie des précurseurs en fondant leurs succès davantage sur la danse que sur la chanson, mais aujourd'hui la plupart des chansons sont chorégraphiées et le public attend des chanteurs qu'ils soient aussi, et parfois surtout, des danseurs, et même des sex symbols. Cela fait pencher la balance entre l'élément rythmique et l'élément musical en faveur de l'élément rythmique, aux dépens de la richesse musicale. La musique de danse est en effet un genre musical qui se caractérise, outre par ses qualités rythmiques, par sa répétitivité musicale. La partie musicale, dont fait partie la qualité de la voix et de son vibrato, est donc passée au second plan dans la chanson populaire quand celle-ci s'est orientée vers la danse. De plus, un vibrato peu tonique (c'est à dire assez lent) comme ceux d'Yves Montand, de Serge Lamaou de Jairos'accommode très mal d'une musique de danse tonique et rythmée. Cependant, il est parfaitement possible de maintenir un vibrato, pourvu qu'il soit suffisamment tonique, sur une musique très rythmée, comme l'ont abondamment prouvé de nombreux chanteurs et chanteuses (Laura Pergolizzi (LP), Michel Jonasz, Danielle Messia, Beth Hart, Shakira, Johnny Hallyday, Elvis Presley et tant d'autres). Il est à mon sens évident que sans la sonorisation des salles de concert, ce dernier type de chanteurs aurait continué à prédominer.

    La troisième de ces causes est l'absence quasiment totale d'enseignement du chant dans l'éducation française ajoutée l'apparition successive des récepteurs radio et des chaînes hifi. Le résultat en est que dans notre pays on ne chante plus. Avant l'apparition des récepteurs radio dans les années 1950, même sans l'avoir appris à l'école, tout le monde chantait encore. Il était courant, aux fêtes et aux mariages, que parmi les convives se trouve un très bon chanteur amateur qui donnait de la voix. Aujourd'hui on met une musique de fond qui s'apparente plus à une simple pulsation qu'à de la musique et que personne n'écoute. Tout ce qui subsiste de la pratique du chant se limite aux chorales desquelles, de plus, tout vibrato est proscrit hormis pour les solistes. À tort d'ailleurs puisque dans les chœurs d'opéra ou les polyphonies corses par exemple, tous les choristes chantent comme des solistes et c'est magnifique.

    Mais, comme je l'indiquai au début de cette section, il existe toute une catégorie d'artistes, et pas des moindres même si en France ils ne prédominent pas en nombre, qui font avec bonheur et avec succès usage d'un vibrato très travaillé : Laura Pergolizzi (LP) (8htz), Hélène Ségara(8,4 htz), Dominique A(9 htz), Sonia Lacen(8,4 htz), Beth Hart(9,5 htz), Silvia Perez Cruz(8,2 htz), Antony Hegarty(7,5 htz), Shakira(7 htz) et bien d'autres. Ces vibratos contemporains ne ressemblent plus toujours aux vibratos veloutés (fréquence élevée et faible amplitude) des années 1960 comme ceux de Jacques Dutronc(7,5 htz) ou de Léo Ferré(8,2 htz). Il me semble en effet voir apparaître une tendance au vibrato saccadé (fréquence élevée et large amplitude), comme chez Hélène Ségara, Beth Hart, Sonia Lacen ou Silvia Perez Cruz. Reflet peut-être de notre époque, car cette technique vocale insuffle une énergie puissante et de haute fréquence à la voix. Le résultat est à la fois tonique et fascinant, comme le tourbillon de notre époque anxieuse et survoltée.

    7 - Le vibrato dans le chant classique

    Là où le vibrato règne en maître, c'est bien entendu dans le chant classique, à l'exception de la musique baroque où il est proscrit. Mais le point de vue que je défends ici est que la façon dont on l'enseigne actuellement aux artistes lyriques classiques le rend presque déplaisant. Passionné par la beauté de la voix chantée, j'ai toujours su que les plus beaux timbres masculins du monde étaient ceux des chanteurs d'opéra. Pourtant cela n'a jamais été ces voix que je préfère écouter, en raison de leur vibrato excessivement ample et lent, ce qui me le fait percevoir lourd et outré.

Les voix féminines

    Avant de passer aux voix masculines, quelques mots sur les voix féminines. Les professeurs de chant classique imposent aux chanteuses d'utiliser leur voix de tête sur la presque totalité de leur registre (elles ne basculent en voix de poitrine que dans les notes les plus graves du registre alto parce qu'il est physiologiquement impossible de faire autrement). La voix de tête est bien entendu plus pure, et c'est peut-être en partie pour cette raison qu'elle est aussi prisée dans le chant classique, mais son timbre s'en trouve appauvri (dépourvu d'harmoniques) et la voix perd ainsi beaucoup de sa personnalité et de ses capacités expressives. Mais surtout, et c'est plus grave, le timbre de voix de tête n'évoque pas la voix d'une femme adulte et sexuée, mais celle d'une enfant impubère (la voix de poitrine apparaît à la puberté). Prendre artificiellement et systématiquement cette voix lorsque l'on est une femme adulte m'évoque un refus d'exprimer sa sexualité. Ajoutons à cela l'invraisemblable virtuosité exigée par certaines partitions qui imposent aux chanteuses de se livrer à d'impressionnantes et périlleuses acrobaties à pleine puissance vocale, et l'on obtient un résultat qui me paraît désastreux. En effet, écouter de semblables performances est très agréable lorsque l'impression ressentie est que leur totale maîtrise en permet une interprétation sereine. Mais la combinaison de ces acrobaties vocales anti-naturelles, d'un volume sonore trop élevé et d'une voix de tête exprimant un malaise avec la sexualité me donne l'impression de hurlements hystériques. Cette façon de chanter me met franchement mal à l'aise tant elle me semble réprimer tous les sentiments sexuels qu'une voix libérée peut exprimer. Les laisser s'exprimer serait visiblement insupportable à un art lyrique académique resté puritain. La façon dont on enseigne encore le chant classique féminin aujourd'hui me semble d'un autre âge, tout droit sortie d'une époque répressive et puritaine et n'ayant pas su s'adapter aux changements du monde.

    Pour rester dans un style proche du classicisme, j'estime bien davantage des voix comme celles de Marie Laforêt, Louise Tucker, Marilyn Horne, Yma Sumac ou Joan Diener. Ici par exemple Marie Laforêt fait preuve dans La Cavale d'une virtuosité presque digne d'un air d'opéra mais passe avec brio de la voix de tête à la voix de poitrine. De la même façon, la chanteuse d'opéra Louise Tucker a enregistré deux disques (Midnight Blue et After the Storm) dans lesquels elle se libère des carcans de l'opéra en utilisant sa voix de poitrine davantage qu'à l'opéra, et le résultat est magnifique. Il en va de même pour Marilyn Horne, ici en 1978 dans le rôle d'Orlando dans Orlando furioso d'Antonio Vivaldi. A l'époque il était encore possible d'utiliser sa voix de poitrine comme elle le faisait, cela ne l'est malheureusement plus aujourd'hui. Quant à Yma Sumac, elle avait incontestablement l'une des voix les plus extraordinaires du monde avec ses 4 octaves et demi. Sa maîtrise était équivalente à celle d'une chanteuse d'opéra mais elle se permettait, comme Youry Azios Manoff qui couvre 4 octaves, bien davantage de libertés, ce qui donnait un résultat époustouflant. Joan Diener, enfin, interpréta la comédie musicale Man of la Mancha à Broadway, puis en français avec Jacques Brel. Dans cet enregistrement de la version originale elle utilise librement sa voix de poitrine et le résultat est beaucoup plus agréable que s'il était interprété selon les critères rigides de l'opéra.

Les voix masculines

    J'en reviens donc aux voix masculines, plus belles car moins contraintes par des dogmes puritains d'un autre âge. J'ai cependant toujours trouvé que la façon d'enseigner la technique du vibrato dans le chant classique gâchait l'incroyable beauté des voix masculines que l'on entend à l'opéra. Pour une raison qui m'échappe, les professeurs de chant classique d'aujourd'hui enseignent que le vibrato doit être ample et lent, ce qui le rend souvent lourd et outrancier. Ce n'était pas le cas il y a un siècle, comme nous allons le voir avec l'exemple du grand Caruso. La fréquence d'un vibrato peut, on l'a vu, varier de 5 à 9,5 htz. Le malheur est que les professeurs de chant classique restreignent cette fréquence à un maximum de 7 hertz, ce qui le rend peu dynamique. Quant à l'amplitude, sa norme serait aujourd'hui située dans une fourchette allant de 1/4 à 3/4 de ton1. Elle est selon moi souvent bien trop élevée dans l'enseignement du chant classique.

    Ce qui m'amuse un peu avec la musique classique c'est que finalement beaucoup de mélomanes et de musiciens classiques (notamment les amateurs de musique baroque évidemment) se plaignent de ne pas aimer les vibratos. Mais cela ne les conduit visiblement pas à se demander si ce n'est pas la façon académique de le pratiquer qui pose problème. Et cela ne les empêche pas non plus de moquer les artistes lyriques qui s'écartent des canons pour chercher de nouvelles voies, par exemple en augmentant la fréquence du vibrato ou diminuant son amplitude. On entre en musique classique comme on entre en religion : il convient parfois de croire aux dogmes et de pratiquer les rituels sans trop se poser de questions, et c'est bien dommage. La musique classique aurait pourtant beaucoup à gagner en devenant plus souple et plus tolérante, tout comme la musique populaire s'enrichit beaucoup lorsqu'elle se frotte au classicisme.

    Concernant le vibrato vocal à l'opéra, je renvoie à cette page de David le Marrecqui est très bien faite, mais présente le point de vue d'un mélomane féru de classicisme.

    Ci-dessous deux exemples : le premier, issu de l'opéra, est celui de la voix de Sergey Kunaev interprétant Nium mi tema, un passage d'Otello, de Giuseppe Verdi. Le second, issu de l'opérette, est celui de la voix de Youri Azios Manoff interprétant le cœur des femmes, extrait de La belle de Cadix de Francis Lopez.

Sergey Kunaev Nium mi tema (5,3 htz)

 Youry Azios Manoff Le cœur des femmes (7,5 htz)

    La différence d'amplitude entre ces deux vibratos saute aux yeux sur le spectrogramme, et aux oreilles à l'audition. Plus encore que la différence de fréquence. Autant le premier me semble outrancier, malgré les qualités vocales indiscutables de Sergey Kunaev, autant le second me semble sobre (faible amplitude) et tonique (fréquence relativement élevée).

    La voix et la maîtrise de Luciano Pavarotti (5,8 htz) sont incontestablement fantastiques.

    Je ne peux cependant m'empêcher de penser qu'un vibrato plus sobre et plus tonique n'aurait pu qu'améliorer un résultat déjà sublime.

   Je pense que si les chanteurs d'opéra se libéraient de leurs carcans académiques, un peu comme les peintres impressionnistes l'ont fait, leur art deviendrait populaire, tout simplement parce qu'il deviendrait plus beau. Je n'aime pas particulièrement Luis Mariano même s'il était parfois sublime, mais lui a su se libérer des carcans de l'opéra où il aurait pu exceller (icien répétition dans Qu'une belle pour quelques instants extrait du Rigoletto de Verdi et icitoujours en répétition dans Je crois entendre extrait des Pêcheurs de perles de Bizet) et le succès qu'il a rencontré a très certainement été bien plus grand que celui que l'opéra lui aurait réservé.

    D'autant plus que les carcans de l'académisme sont devenus aujourd'hui bien plus totalitaire qu'ils ne l'étaient à l'époque des grands chanteurs du passé comme Enrico Caruso et Maria Callas, que beaucoup continuent à considérer comme les plus grands. La technique vocale de Caruso était plus proche de la chanson populaire que ne le sont aujourd'hui les standards de l'opéra. C'est frappant dans cet extrait de "Catari" chanté par Enrico Caruso et par Luciano Pavarotti, la voix de Caruso est plus douce (il chante un peu moins fort sur les premières notes), son vibrato est plus rapide (6,2 à faible puissance et 7,1 à pleine puissance contre 5,6 de façon assez constante pour Pavarotti) et il est de plus faible amplitude :

Enrico Caruso

Luciano Pavarotti

Capture d'écran des spectrogrammes de Caruso et de Pavarotti montrant la différence d'amplitude au même moment (sur les premières notes) de leur interprétation de "Catari"

   Caruso chantait moins fort qu'aujourd'hui (les salles étaient certainement moins grandes) ce qui ne lui interdisait pas de superbes envolées à pleine puissance lorsqu'il le jugeait nécessaire. La fréquence de son vibrato variait beaucoup, de 6,2 à 7,7 hertz, mais son amplitude restait toujours faible, et c'était beaucoup plus beau. Mais même s'il est toujours encensé comme le plus grand chanteur de tous les temps, on n'entendrait plus cela aujourd'hui. Les musiciens et les mélomanes se moqueraient de quelqu'un qui chanterait de cette façon en disant "il se croit à l'opérette". D'ailleurs David le Marrec reconnaît ici que les mélomanes se moquent des vibratos rapides sans pourtant à avoir rien à leur reprocher sinon qu'ils sont passés de mode. On pourrait en dire autant des vibratos de faible amplitude.

    Pour justifier la lenteur du vibrato exigée des artistes lyriques, on entend et on lit des choses assez variées, mais dont la pertinence me semble pour le moins douteuse.

    On entend par exemple parfois affirmer qu'il est difficile de concilier une fréquence dépassant 7 hertz avec la puissance vocale exigée à l'opéra. Il est vrai qu'un vibrato rapide est plus facile à produire sur un son murmuré qu'avec une voix donnant sa pleine puissance. Il est cependant faux qu'il soit difficile, avec un peu d'entraînement, de dépasser 7 hertz à pleine puissance. Youry Azios Manoff parvient d'ailleurs aisément, avec une fréquence de 7,5 hertz, à couvrir un orchestre jouant à pleine puissance. En voici deux exemples avec ces deux extraits du Vagabond tzigane de Francis Lopez.

    On entend également qu'une fréquence comprise entre 5 et 7 hertz correspond à celle du vibrato naturel. C'est une absurdité, aucun vibrato maîtrisé n'est naturel, tous résultent d'un travail sur la voix. Personne d'ailleurs ne peut chanter comme le font les artistes lyriques se produisant sur les scènes d'opéra sans un intense travail sur leur voix, et l'obtention d'un beau vibrato fait partie de ce travail. Rien n'est naturel là-dedans. Certes, si on laisse faire les choses comme elles viennent et si l'on n'investit aucune énergie dans la maîtrise du vibrato, sa fréquence restera basse. Mais cela correspond-il au travail d'un chanteur professionnel ? Se produire sur scène, c'est justement investir de l'énergie et du travail dans sa pratique quotidienne, comme l'acrobate qui répète chaque jour son saut périlleux afin de le restituer sur scène en donnant l'impression que son énergie jaillit sans effort. Pavarotti ne donnait pas l'impression de s'égosiller lorsqu'il remplissait de grandes salles de sa voix puissante, il donnait l'impression que "c'était naturel", mais c'était le résultat d'un intense travail quotidien. Ce qui justement est désagréable dans un vibrato de basse fréquence, c'est qu'il donne une impression de manque de tonus, de laisser-aller. J'ignore l'origine de cette fable du "vibrato naturel" que l'on retrouve un peu partout et qui remonte probablement assez loin dans la tradition musicale, mais cela m'a toujours paru manquer singulièrement de pertinence.

    On entend encore qu'au-delà de 7 hertz, la voix donne une impression de chevrotement. On peut en penser ce que l'on veut et invoquer la subjectivité, mais le sentiment que cela me donne est que l'argument est tendancieux pour justifier un a priori injustifiable. Une voix que l'on peut objectivement qualifier de chevrotante est par exemple celle que s'est amusé à prendre Freddy Balta dans quelques enregistrements réalisés sous le pseudonyme de Fredo Minablo (et sa pizza musicale !), celui-ci par exemple, Tout fonctionne à l'italiano. On constate instantanément que l'impression de chevrotement n'a rien à voir avec la rapidité du vibrato, mais plutôt avec le fait qu'il ressemble à un rire et manque de régularité. Son spectrogramme apprend surtout qu'il donne une nette impression de cafouillage et d'irrégularité :

 

   8 - Conclusion

    Il est fréquent qu'un vibrato sobre ne soit même pas remarqué par les personnes n'ayant jamais travaillé leur voix. Beaucoup de ces personnes ne remarquent les vibratos que lorsqu'ils les dérangent par leur outrance ou leur laideur. Un vibrato peut en effet être mal maîtrisé ou devenir poussif chez les vieux chanteurs. Une amplitude excessive, pouvant parfois atteindre 1 ton, peut également le rendre franchement hideux. Il n'est pas rare qu'à l'opéra des voix d'une beauté exceptionnelles soient gâchées par un vibrato trop ample et trop poussif. Les personnes peu sensibilisées au travail de la voix peuvent, en entendant cela, simplement se dire qu'elles n'aiment pas les vibratos, sans se rendre compte qu'elles ne le remarquent que lorsqu'il les dérange et que certaines voix qu'elles adorent tirent une grande partie de leur beauté d'un vibrato sobre et tonique qu'elles ne remarquent même pas. Peu de personnes ont conscience du rôle joué par la qualité du vibrato dans la beauté de la voix chantée.

    Il n'y a pas à s'étonner particulièrement que les traditions musicales académiques ne soient pas toujours du meilleur goût. Les musiciens classiques jugent souvent (mais heureusement pas toujours) avec mépris les pratiques de la musique populaire. Ils auraient pourtant souvent quelque chose à gagner en s'intéressant de plus près aux pratiques, plus souples, plus spontanées, de la musique populaire. Si ce décalage existe entre les normes admises dans la musique classique et dans la musique populaire en matière de fréquence et d'amplitude du vibrato, le chant classique aurait certainement tout à gagner à s'interroger sur la pertinence des normes auxquelles il se conforme probablement davantage par conservatisme que par véritable choix musical. C'est du moins mon avis, je ne cherche aucunement à l'imposer, j'estime simplement avoir apporté, par ces exemples, quelques éléments de comparaison permettant à chacun de s'en faire sa propre opinion.

    J'ajoute que lorsqu'on voit ce qu'est devenue aujourd'hui ce qu'on appelle la "musique contemporaine" (je parle de la musique savante), il n'est pas nécessaire de s'interroger très longtemps sur la raison pour laquelle ce n'est pas celle-là que l'on joue dans les salles de concert et les studios d'enregistrement : elle n'a aucun intérêt. Rien de mélodieux en elle, rien d'harmonieux, rien de musical. Elle est, comme ce que l'on appelle "l'art contemporain" dans le domaine des arts plastiques, une imposture. C'est pourtant cela qu'est devenue la musique académique et ce n'est pas la première fois que l'art académique est rejeté par le public parce qu'il a cessé d'être beau. Au XIXe siècle le public a également rejeté l'art académique, dit pompier, au profit de l'art impressionniste. En partie à tort d'ailleurs, à mon avis du moins. L'art pompier est l'héritier direct de la peinture Renaissance, qui est par ailleurs portée aux nues par les détracteurs de l'art pompier, alors que l'on trouve aussi dans l'art pompier des choses magnifiques sur le plan graphique. Ce sont les thèmes représentés par l'art pompier qui sont souvent sans intérêt.

    Dans le domaine musical comme dans tant d'autres, l'enseignement est figé, il répète inlassablement les mêmes erreurs dogmatiques de génération en génération et laisse trop peu de place à l'innovation et à la créativité. C'est globalement mon point de vue, que je cherche seulement à exprimer, nullement à imposer.

 

Notes

1 - Nicole Scotto di Carlo, 2007, p. 161, Les dysfonctionnements de la voix chantée, Travaux Interdisciplinaires du Laboratoire Parole et Langage, vol. 26, p. 153 - 177. Consultable ici

2 - Marie France Busnel Le vibrato vu par William Vennard, consultable ici p. 4.

3 - Robert Expert Esthétique et physiologie du vibrato dans la voix chantée, consultable ici.

 

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