Une chaleur record depuis 900 ans

Mercredi 20 juin 2007


Le Temps

Par Etienne Dubuis

CLIMAT. Des chercheurs suisses ont établi que le semestre automne-hiver 2006-2007 a été le plus chaud depuis l'an 1100. A égalité, peut-être, avec la même période de 1289-1290.

L'automne 2006 et l'hiver 2007 ont été, chacun s'en souvient, d'une chaleur exceptionnelle en Europe. Mais que recouvre cette exception-là? S'est-il agi de températures record sur dix ans, cent ans, plusieurs siècles? Une équipe de scientifiques des universités de Berne et de Munich ainsi que des services de MétéoSuisse ont uni leurs efforts ces derniers mois pour répondre à cette question aussi précisément et sûrement que possible. Le résultat de leurs recherches, publié cette semaine dans la revue américaine Geophysical Research Letters, est impressionnant.

Aussi loin que remonte notre connaissance des températures, il n'a jamais fait aussi chaud de septembre à février que ces derniers mois. Plus précisément, l'automne 2006 apparaît comme le plus chaud depuis l'an... 1500. Les années 1540, 1680 et 1772, qui ont toutes trois représenté des records à leur époque, sont battues, même si l'on prend comme référence la limite supérieure de leur marge d'incertitude (voir graphique). L'hiver 2007 s'affiche également comme le plus chaud depuis un demi-millénaire. Seule différence avec l'automne qui l'a précédé: il est susceptible d'être battu par les années 1530, 1607 et 1708, si les températures réelles de ces années-là ont correspondu à la limite supérieure de leur marge d'incertitude. Mais la probabilité d'un tel retournement est très faible, moins de 5%.

Enfin, si l'on prend en compte non plus les deux trimestres pris isolément mais le semestre entier, la séquence automne 2006-hiver 2007 a plus de 99% de chances - ce qui confine à la certitude - d'avoir été inégalée depuis 1500.

Mais nos chercheurs ne se sont pas arrêtés là. En se basant sur des chroniques remontant jusqu'au milieu du Moyen Age, ils ont pu établir que la période qui vient de s'écouler n'a connu qu'un épisode comparable depuis l'an 1100. L'hiver 2007 est peut-être égalé ou battu par les hivers 1186/1187, 1205/1206 et 1360/1361. Mais aucun de ces derniers n'a été accompagné par un automne particulièrement chaud comme celui de 2006. Résultat: le semestre automne 2006-hiver 2007 a pour tout précédent, ces 900 dernières années, la séquence automne 1289-hiver 1290.

Un moment mémorable. "Selon les auteurs anonymes des Annales de Colmar et de Bâle, raconte l'article des Geophysical Research Letters, le printemps a (cette année-là) succédé sans transition à l'automne, les arbres ayant conservé leurs anciennes feuilles jusqu'à l'apparition des nouvelles; des fraises ont été mangées à Noël; et les vignes ont produit des feuilles, des tiges et même des fleurs au milieu de janvier. A Vienne, des arbres fruitiers ont fleuri en janvier "comme en mai"."

Alors, les mois que nous venons de vivre auraient tout de même eu un antécédent au cours du dernier millénaire? Climatologue à l'Université de Berne et coauteur de l'article, Jürg Luterbacher n'en est même pas sûr. "Les différentes chroniques qui nous parlent de cette année-là ne traitent que de l'Europe centrale, explique-t-il. Or, les températures record enregistrées de septembre 2006 à février 2007 sont des moyennes européennes, basées sur des mesures prises de la Méditerranée au nord de la Scandinavie et de l'Atlantique à l'Oural. D'un côté, nous avons une réalité régionale, de l'autre un événement continental, donc beaucoup plus spectaculaire encore."

Les faits constatés, Jürg Luterbacher et ses collègues nourrissent une nouvelle ambition. Ils comptent profiter du potentiel de l'Université de Berne, qui regroupe autour du climat des spécialistes de nombreuses disciplines, pour remonter aux causes du phénomène. Et dire si l'action humaine peut expliquer spécifiquement, au-delà de la tendance générale au réchauffement de la planète, la chaleur exceptionnelle qui a régné sur l'Europe pendant six mois. "Nous ne savons pas si nous y arriverons mais c'est évidemment là une question fondamentale, confie Jürg Luterbacher. Si les températures de l'automne 2006 et de l'hiver 2007 nous paraissent aujourd'hui extraordinairement élevées, elles seront banales dans un avenir pas très lointain. Et nous devons comprendre pourquoi."

 

Deviner les températures d'avant l'invention du thermomètre

Mercredi 20 juin 2007

Le Temps

Par Etienne Dubuis

Reconstituer les températures précises qui ont régné à la fin du Moyen Age, à une époque où n'existait aucun thermomètre, paraît mission impossible. Et pourtant, ils sont quelques chercheurs en Europe, dont le professeur Christian Pfister, de l'Université de Berne, à y être parvenus. Comment? Par la lecture attentive de tous les documents disponibles décrivant le climat.

Les chroniqueurs d'antan étaient nombreux à s'intéresser à la météorologie dans la mesure où celle-ci avait une influence essentielle sur leur vie. Ils ne le font pas de manière constante, s'attachent surtout à décrire les phénomènes extrêmes, inondations ou sécheresse, et s'attardent plus sur l'hiver que sur l'été et plus sur l'été que sur l'automne. Mais peu importe. A force de patience et de recoupements, il est possible d'en tirer beaucoup.

Untel écrit que la neige n'est pas encore tombée en montagne à la fin de l'automne? Un autre qu'une rivière a gelé en avril? Un troisième qu'une certaine plante a fleuri deux fois? Un historien spécialisé tirera parti de tous ces détails pour arriver à ses fins avec une faible marge d'incertitude. De l'ordre d'un degré de plus ou de moins pour une température du début du XVIe siècle.

 

Des instruments de mesure de plus en plus nombreux et sophistiqués

Mercredi 20 juin 2007

Le Temps

Par Etienne Dubuis

Pour les historiens du climat soucieux de reconstituer l'évolution des températures au cours des âges, tout change à partir du milieu de XVIIe siècle. Après l'ère des chroniques relatant épisodiquement des phénomènes météorologiques apparaît le seigneur thermomètre.

L'instrument a été inventé par Galilée, sous le nom de thermoscope, en 1597. Mais c'est près de Londres, en 1659, qu'un tel appareil est installé pour la première fois dans le but de relever régulièrement les températures à un endroit donné. L'expérience ne sera plus interrompue jusqu'à nos jours, ce qui permet au sud de l'Angleterre d'afficher la plus longue série de températures jamais mesurées de manière précise et continue du monde. Le signal est donné. Des grandes villes suivent aux quatre coins de l'Europe: à Paris, Padoue, Stockholm... Autour de 1760, la Suisse se trouve elle-même dotée de deux thermomètres, l'un à Bâle et l'autre à Genève.

La révolution est alors accomplie. Depuis, il n'a plus été question que de perfectionner le système. Mais les améliorations survenues au cours des siècles sont immenses. Les instruments sont devenus toujours plus fiables et précis, avant d'être connectés à des ordinateurs. Et ils se sont multipliés. Sur le seul territoire suisse, plus de 100 stations publiques ou privées mesurent officiellement les températures à chaque moment du jour et de la nuit. Les données pleuvent désormais.

 

Essence : la révolution arrive de Californie

Vendredi 25 mai 2007

Le Temps

Par Pierre Veya

De toutes les formes de pollutions, c'est celle générée par le trafic automobile qui est la plus difficile à combattre. Ni l'augmentation du prix de l'essence, ni les efforts pour améliorer la consommation des véhicules ne permettent d'envisager, à moyen terme, une baisse des émissions de gaz à effet de serre. Certaines études ont montré qu'une augmentation de 10% du prix des carburants induirait un recul du trafic d'à peine 1%. Même aux Etats-Unis, où les prix des carburants ont doublé en trois ans, on s'attend cet été à de nouveaux records sur les routes. En Europe, le constat n'est guère plus brillant: la Commission européenne recule devant les exigences de l'industrie automobile et la croissance des émissions se poursuit en dépit de taxes beaucoup plus élevées qu'outre-Atlantique.

Mais c'est (une nouvelle fois) en Californie que naissent les meilleures idées. L'Etat du gouverneur Arnold Schwarzenegger s'est lancé dans une seconde croisade: améliorer le bilan CO2 des carburants. La première date de 2002 déjà. Elle impose aux constructeurs automobiles une baisse de 30% leurs émissions de CO2 d'ici 2016. Comme l'agence fédérale pour la protection de l'environnement n'a toujours pas statué sur la légalité de cette proposition, la Californie a porté plainte devant les tribunaux. Il y a quelques jours, une commission du Sénat s'est ralliée à une proposition bipartisane visant le même objectif au niveau national; elle sera examinée en plénum en juin déjà. Mais surtout, en juin toujours, la Californie rendra publiques de nouvelles directives qui visent à diminuer de 10% la teneur en CO2 des carburants d'ici 2020. Sur le plan énergétique, cela signifie que 20% de la consommation d'essence et de diesel devront être remplacés par des carburants plus "propres".

Le concept est d'une très grande habileté politique: l'Etat de Californie fixe les objectifs mais laisse aux distributeurs d'essence le soin de trouver les solutions. Contrairement à George Bush ou à la Commission européenne, qui prescrivent d'augmenter la part des biocarburants de 5 à 10% d'ici 2010, le gouverneur de la 6e puissance économique du monde met volontairement à contribution l'ensemble des filières énergétiques. Si certains distributeurs vont évidemment choisir d'augmenter la part des biocarburants et des véhicules à gaz, d'autres pourront acheter des certificats d'électricité verte vendus pour recharger des voitures électriques ou promouvoir les voitures hybrides, voire se lancer comme BP dans la production de biobutanol ou de biogaz. Le plan, qui a été développé en étroite collaboration avec le Centre de recherche sur les transports durables de l'Université Berkeley, stimule la concurrence et ne devrait pas avoir un impact important sur les prix de l'essence. Selon les premières évaluations, il triplera la part des énergies renouvelables en Californie d'ici 2020 et le seul marché de la voiture hybride sera multiplié par un facteur 20! pour atteindre 7 millions de véhicules dans moins de quinze ans. Le plan californien n'est pas naïf. Il favorise explicitement l'essence verte obtenue à partir des déchets végétaux ou d'herbes sauvages. Arnold Schwarzenegger se bat aussi pour lever les barrières à l'importation du bioéthanol brésilien produit à partir de canne à sucre, au bénéfice, évidemment, d'un label de qualité environnemental irréprochable. Car c'est l'autre face de la démarche: le plan fera l'objet d'un monitoring environnemental indépendant qui veillera au bilan global de l'exercice, histoire d'éviter que l'électricité des voitures électriques ne soit pas produite à partir d'énergies fossiles.

Les directives du gouverneur Schwarzenegger entreront en force en 2009, au terme d'un long processus de validation scientifique et légal. Elles ont été jugées si convaincantes que plusieurs candidats aux prochaines élections présidentielles viennent de les reprendre à la lettre près, au moment où les Etats d'Oregon, de Washington, du Nouveau-Mexique et de l'Arizona signent un accord pour harmoniser leur politique sur celle... de Californie.

L'un des principaux artisans de cette politique, l'ingénieur et économiste de Berkeley Alexander E. Farrell, combat l'idée d'une taxe générale sur l'énergie pour résoudre tous les problèmes environnementaux. Le plan "carburants à faible teneur de carbone" de la Californie permet de jouer sur la concurrence des filières pour atteindre un objectif environnemental précis: inverser la courbe du CO2 dû au trafic. Dans la production d'énergie, Alexander E. Farrell préconise l'instauration d'une taxe carbone d'au moins 25 dollars la tonne sur les énergies fossiles, la création d'une bourse des droits de polluer, afin d'enrayer la concurrence déloyale faite aux technologies plus propres. Pour l'inspirateur de la révolution californienne, toute politique qui vise à diminuer les nuisances à l'environnement et à abaisser les risques pour les générations futures doit se faire à un coût économique raisonnable, en stimulant l'innovation et en appliquant le principe du pollueur-payeur. La Californie fut la première à éradiquer le plomb dans l'essence. Elle vient sans doute d'inventer la nouvelle politique environnementale du XXIe siècle.

 

Pire que le pire scénario

Vendredi 25 mai 2007

Le Monde/Le Temps

Les émissions de CO2 augmentent à un rythme accéléré.

Les émissions de dioxyde de carbone (CO2), un des principaux gaz à effet de serre, ont augmenté dans le monde de façon alarmante entre 2000 et 2004, à un rythme trois fois supérieur à celui des années 1990, selon une étude scientifique américaine publiée cette semaine.

Elles sont en hausse de 3,1% par an au début des années 2000 contre un rythme de 1,1% par an dans les années 1990, d'après cette étude publiée sur le site internet de la revue de l'Académie nationale des sciences. D'après les auteurs de l'étude, cette croissance accélérée des émissions de CO2 est largement due à la hausse de la consommation d'énergie et à l'augmentation de carbone dans la production d'énergie.

"Malgré le consensus scientifique selon lequel les émissions de dioxyde de carbone affectent le climat, nous ne constatons pas de signes de progrès dans la gestion de ces émissions aussi bien dans les pays développés que dans les pays en développement. Dans de nombreuses parties du monde, nous reculons", souligne le principal auteur de cette étude, Chris Field, directeur du département sur l'écologie mondiale à la Carnegie Institution.

L'étude montre également que les émissions de CO2 ont augmenté plus vite depuis 2000 que dans le pire scénario envisagé par le Groupe intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat (GIEC).

L'accélération d'émissions de CO2 est particulièrement importante dans les pays en développement dont l'économie progresse fortement, en particulier la Chine, où l'augmentation des émissions de CO2 est surtout le reflet de la hausse du produit intérieur brut par habitant.

Entre 2000 et 2004, les pays en développement ont été les principaux responsables de l'augmentation des émissions de dioxyde de carbone, même si cela ne représente que 40% du total des émissions de CO2 dans le monde. En 2004, 73% de la croissance des émissions dans le monde est venue des pays en développement et des pays moins développés, qui représentent 80% de la population mondiale. La même année, les pays développés (dont la Russie) ont contribué à 60% des émissions totales. Ils sont responsables de 77% des émissions cumulées depuis le début de la révolution industrielle.

La consommation mondiale d'énergie devrait croître de 57% entre 2004 et 2030, prévoit l'agence américaine Energy Information Administration (EIA). La croissance la plus rapide devrait venir des pays asiatiques non membres de l'OCDE, notamment la Chine et l'Inde.

Mais, selon l'EIA, la hausse des prix du pétrole brut devrait réduire la demande ainsi que celle des carburants liquides après 2015, et en conséquence abaisser leur part dans la consommation énergétique globale, de 38% en 2004, à 34% en 2030. A l'inverse, la part du gaz naturel, du charbon et des sources d'énergie renouvelables devrait augmenter sur la période. La production du pétrole dit non conventionnel (pétrole brut extra-lourd et bitumes) devrait augmenter de près de 8 millions de barils par jour et compter pour 9% de l'offre des hydrocarbures liquides en 2030.

 

Nos saisons anormalement chaudes ressemblent déjà au climat prévu en 2100

Mardi 29 mai 2007

Le Temps

Par Martin Beniston , Professeur de climatologie à l'Université de Genève

Les saisons record de ces dernières années atteignent déjà, voire dépassent ponctuellement, les températures prévues pour la fin du XXIe siècle. Cela permet d'entrevoir leurs impacts environnementaux et économiques futurs.

En l'espace de moins de quatre ans, on a vécu l'été, l'automne et l'hiver les plus chauds depuis le début des mesures instrumentales du temps et du climat au XIXe siècle en divers endroits de Suisse. Si l'on ajoute que 1999 fut l'automne le plus chaud sur le Plateau (mais pas en altitude), on constate que les records saisonniers se succèdent depuis moins de dix ans.

Dans le passé, on a constaté des écarts de températures saisonnières de plus ou moins 5°C d'une année à l'autre, ce qui reflète le caractère très variable du climat sous nos latitudes. Cependant, vu la tendance à la hausse des températures moyennes depuis plus d'un siècle, dépassant 2°C par endroits, toute période anormalement chaude venant se superposer aux conditions moyennes actuelles est susceptible de mener à de nouveaux records. La série de mois ou de saisons record n'est dans ce sens pas surprenante, et il faudra s'attendre dans les années qui viennent que les températures atteignent de nouveaux sommets à moins d'une inversion, peu probable, de la courbe des températures moyennes.

Ce qui rend particulièrement intéressantes ces saisons anormalement chaudes, c'est qu'elles sont comparables en durée et en intensité aux saisons définies par les simulations climatiques pour la fin du XXIe siècle. Dès lors, en analysant les impacts environnementaux et socio-économiques que génèrent les étés caniculaires, les hivers trop doux ou les saisons intermédiaires anormalement chaudes de ces dernières années, il est possible de commencer à réfléchir aux stratégies propres à minimiser les risques associés à ces impacts qui se manifesteront lors de chaque poussée de fièvre du climat.

La figure montrée ici, tirée d'un article soumis pour publication dans la revue Geophysical Research Letters, illustre la manière dont certaines saisons extrêmes, ici à Bâle, montrent déjà des caractéristiques très semblables au climat attendu d'ici à 2100. La ligne rouge représente la moyenne des températures mensuelles maximales pour la période 2071-2100, et les couleurs représentent la gamme de températures possibles autour de la moyenne. Ainsi, un mois de juillet pourrait voir des températures s'échelonner entre 23 et 38°C: les pourcentages indiquent la probabilité de dépassement d'un seuil particulier de température. Par exemple, il n'y a que 10% de risques qu'un mois de juillet futur dépasse 30°C, mais plus de 90% de chances qu'il dépasse 23°C.

Plusieurs courbes se superposent sur celles simulées pour la fin du siècle, notamment le parcours annuel des températures maximales observées pour la période de référence 1961-1990; on voit que cette courbe se situe pratiquement toujours sous le minimum des courbes en couleurs; en effet, selon le mois, les températures de la période de référence sont de 5-7°C plus froides que la moyenne des températures futures. La courbe en tirets illustre les températures maximales pour chaque mois de l'année 2003; on y voit très clairement la "signature" de la canicule de cette année-là, avec une incursion des températures moyennes de juin et août 2003 dans le domaine supérieur des températures futures. De manière générale, toute l'année 2003, à l'exception de février et octobre, ressemble fort à ce que la Suisse pourrait voir advenir de manière régulière. La courbe en pointillé, elle, montre les fluctuations de températures maximales pendant les trois mois de la canicule 2003, où l'on voit que certains jours ont dépassé le haut de l'échelle des températures futures; alors que, dans le climat futur, on ne s'attend pas à dépasser, plus de 10% du temps, des températures supérieures à 35-36°C, seuil qui a été franchi plusieurs fois en août 2003. Autrement dit, on a déjà vécu une saison, voire même une année, du temps du futur.

On peut répéter l'exercice pour les autres saisons record (notamment l'automne 2006 et l'hiver 2006-2007) pour aboutir aux mêmes conclusions: ces saisons chaudes vécues très récemment sont symptomatiques de celles que l'on rencontrera de manière régulière à l'avenir.

Fort de ce constat, on peut évaluer les impacts des saisons chaudes sur l'environnement et l'économie puisque ceux-ci devraient se répéter de manière semblable dans un climat futur. Pour chaque saison, on peut identifier un certain nombre d'impacts.

Hivers: la saison 2006-2007 s'est caractérisée par un fort déficit en neige à des altitudes inférieures à 2000 mètres. Les conséquences pour l'industrie du ski ont été particulièrement négatives, surtout à basse ou à moyenne altitude où le nombre de jours skiables a été divisé par deux ou trois par rapport à la norme. Par ailleurs, un hiver trop doux à basse altitude réduit la période de dormance des plantes, ce qui les fragilise par la suite et favorise le développement de maladies et de parasites.

Printemps: des printemps anormalement doux provoquent la fonte précoce des neiges et des débits d'eau anormalement élevés dans divers bassins hydrologiques. Ce type de situation peut mener à des crues, comme ce fut le cas dans toute la vallée du Rhin en 1995. Un printemps précoce permet également à la végétation de démarrer son cycle annuel de végétation, ce qui peut être péjoré par un retour du gel plus tard dans la saison.

Etés: probablement les impacts les plus marqués, en termes sociaux, économiques et environnementaux, se manifestent pendant les canicules persistantes. L'été 2003 a vu son cortège de conséquences dramatiques: décès en surnombre, pertes massives pour l'agriculture, débits insuffisants des cours d'eau pour satisfaire aux besoins des secteurs énergétique et agricole, et températures élevées qui stressent de nombreux écosystèmes aquatiques et permettent le développement de bactéries pathogènes. En montagne, l'accélération du recul des glaciers et un sérieux début de dégel du permafrost contribuent à augmenter les risques associés à l'instabilité des pentes.

Automnes: des conditions sèches et douces comme en 2006 prolongent souvent des sécheresses ayant démarré plus tôt dans l'année, avec comme corollaire une diminution encore plus importante des débits hydrologiques. Un automne anormalement chaud repoussera le début de l'enneigement en montagne et réduira le cumul de neige important pour le cycle hydrique des bassins versants.

Bien que l'on ne puisse pas empêcher que ces impacts se manifestent de plus en plus fréquemment à l'avenir, il sera cependant possible, moyennant diverses formes d'adaptation technologique ou économique, de se prémunir contre les risques associés à ces impacts. Les leçons à tirer des saisons ayant battu des records de chaleur devraient permettre de développer des stratégies visant à minimiser certains risques. Développer l'offre touristique sur toutes les saisons plutôt que de maintenir le quasi-monopole du ski dans de nombreuses stations de montagne, ou mieux planifier les besoins en eau qui deviendront de plus en plus concurrentiels entre énergie (hydraulique) et agriculture (irrigation) pendant l'été ne sont que deux exemples d'adaptation parmi d'autres.

Ce qui est certain, c'est que plus on attendra, plus il faudra agir dans l'urgence, alors qu'il serait encore temps de prendre des décisions en toute sérénité. L'action rapide serait de toute manière plus porteuse d'espoir que d'avoir à perdre un temps précieux à répondre aux attaques des "sceptiques du réchauffement climatique" qu'une certaine presse a l'art de mettre au premier plan pour mieux vendre ses produits...

Ethanol, la face cachée du "miracle" brésilien

Lundi 4 juin 2007

Le Temps

Par Chantal Rayes, Capivari, Brésil

ENERGIE. Le développement à marche forcée du biocarburant ne va pas sans problèmes sociaux et écologiques.

"Nous risquons notre vie pour gagner un peu d'argent." Entassés à huit dans une pièce, Edinaldo et ses camarades ont "peur". Originaires du Nord-Est du Brésil, ils sont venus à Capivari, dans l'arrière-pays de São Paulo, pour couper la canne à sucre. Largement manuelle, cette tâche est "très dure", soupire le jeune homme.

Depuis avril 2004, elle a fauché dix-huit coupeurs dans le seul Etat de São Paulo, responsable de plus de la moitié de la production. Trois d'entre eux travaillaient pour le groupe Cosan, leader brésilien de l'éthanol et du sucre, où les sociétés françaises Tereos et Sucden ont une participation. Un autre, âgé de 20 ans, a péri fin avril sur les champs d'une usine contrôlée par Tereos.

Fierté du Brésil, qui l'a introduit à grande échelle il y a déjà trente ans, l'éthanol tiré de la canne à sucre n'est pas aussi "propre" que ne le prétendent ses producteurs, les usineiros. La litanie des morts a mis à nu les conditions de semi-esclavage auxquelles sont réduits 260 000 coupeurs de canne, dont 45 % de migrants.

Les circonstances de ces décès ne sont pas encore élucidées mais l'enquête privilégie la thèse de l'épuisement. Les coupeurs payés au rendement touchent en moyenne 0,93 centime d'euro pour abattre une tonne de canne. La moyenne est de huit tonnes par jour, certains coupent jusqu'à vingt, voire vingt-cinq tonnes.

"C'est le seul moyen pour eux de gagner assez d'argent", dénonce Mario Antonio Gomes, le procureur chargé de l'enquête sur les négligences de l'industrie. Il y a bien un salaire plancher de 160 euros (un peu plus qu'un salaire minimum) pour six tonnes par jour "mais il ne permet pas de répondre à leurs besoins", dit Gomes. La productivité des coupeurs est en hausse, "et le lien avec les morts est évident", affirme de son côté la chercheuse Maria Aparecida Silva. Les usineiros répondent que ce lien n'est "pas scientifiquement prouvé".

Mécaniser?

Pour ces derniers, il n'est pas question de renoncer à l'un des piliers de la compétitivité unique au monde de l'industrie brésilienne du sucre et de l'éthanol: la rémunération au rendement. "Si le système doit nous coûter plus cher, nous mécaniserons la récolte", menaçait l'an dernier Antônio de Pádua Rodrigues, directeur d'Unica, le syndicat patronal, lors d'une audience publique au Parquet du travail. Autrement dit, l'exploitation ou le chômage.

Il y a bien quelques progrès, comme le recul du travail au noir et de la sous-traitance de la coupe, tout aussi illégale. Certaines usines fournissent désormais un logement acceptable.

Mais, selon les associations qui défendent les coupeurs, il aura fallu pour cela intensifier l'inspection du travail; les migrants, pour la plupart mal logés et mal nourris, doivent encore prendre ces dépenses à leurs frais.

Brûlis contestés

Tout cela n'a pas empêché le président Lula, défenseur des biocarburants, de qualifier les usineiros de "héros". Ces derniers commencent néanmoins à craindre que les exportations d'éthanol soient pénalisées par ces pratiques. Le défi est à la fois social et environnemental.

Car la filière éthanol n'est pas écologiquement irréprochable. Pour faciliter la coupe et accroître le rendement des coupeurs, la paille de la canne est brûlée. "Source importante de pollution, ces brûlis provoquent ou aggravent les troubles respiratoires chez les populations voisines", constate le chercheur José Eduardo Cançado, qui a étudié le cas de Piracicaba, 300000 habitants, encerclée par la canne. "Ici, les champs sont parfois brûlés en plein jour, se plaint Udelaine. Même lointains, les feux sont gênants car le vent charrie la suie."

La jeune femme a emmené son fils d'un an et demi dans une clinique pour lui faire une huitième inhalation en un mois. Avec l'essor de la canne à sucre, les brûlis ont augmenté dans l'Etat São Paulo, et le gouvernement local veut anticiper leur élimination totale, initialement prévue pour 2031. La canne occupe désormais 6,1 millions d'hectares, essentiellement à São Paulo mais elle s'étend aussi dans le Minas Gerais et ailleurs.

Zonage nécessaire

Selon les experts, elle pourrait s'étendre bien plus encore sans empiéter sur les cultures alimentaires. Au Brésil, la terre ne manque pas. Le pays serait donc le mieux placé pour répondre au boom de la demande mondiale d'éthanol et à celle, croissante, de sucre. D'où des investissements, nationaux et étrangers, de 17 milliards dans le secteur. Il s'agit également de répondre à la demande intérieure d'éthanol, dopée par le succès des voitures "flex fuel", qui roulent au biocarburant ou à un mélange essence-éthanol.

La canne à sucre ne menace pas directement l'Amazonie, où le climat est inadapté à sa culture, mais avance sur les pâturages et pourrait repousser le bétail dans la forêt, craignent les écologistes. "Pour l'instant, son expansion ne provoque ni défrichement ni déplacement de cultures, dit Evaristo de Miranda, de l'Embrapa, un centre public qui surveille le territoire agricole. Les gens troquent l'élevage ou le soja contre la canne. Mais un zonage est nécessaire pour éviter tout risque."

 

Sommet mondial de l'éthanol à São Paulo

Lundi 4 juin 2007

Le Temps

Comment répondre à la crise mondiale de l'énergie et au réchauffement du climat: c'est le thème central du "sommet de l'éthanol" qui s'ouvre lundi à São Paulo.

Ce sommet réunira entre autres le chef du programme énergie des Nations unies, et l'investisseur américain George Soros, qui a engagé 900 millions de dollars dans la production d'éthanol au Brésil. Celle-ci doit progresser de 71% en cinq ans. Le Brésil est le premier pays à avoir introduit à grande échelle, il y a trente ans, une alternative à l'essence. Tiré de la canne à sucre, son éthanol a le prix de revient le plus bas au monde et il est le plus écologique. Presque toute l'énergie nécessaire à sa production vient de la combustion des déchets de la canne et non d'une source fossile.

 

 

 

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