La quantité de céréales nécessaire à un plein en éthanol pour un gros 4X4 suffirait à nourrir une personne pendant un an

 

Et si l'éthanol était une fausse bonne idée

20Minutes.fr | 05.10.06 | 07h58

Thierry Breton roule pour le bio. " Je souhaite que le gouvernement soutienne sans réserve le lancement du bioéthanol, ce nouveau carburant, dans l’intérêt du pouvoir d’achat des Français, de notre indépendance énergétique, et de nos filières industrielles ". C’est avec enthousiasme que le ministre de l’Économie a reçu, le 26 septembre dernier des mains d’Alain Prost, l’ex-champion de F1, le rapport " Flexfuel 2010 " sur la généralisation d’un biocarburant en France, l’E85 qui contient 85% d’éthanol et 15% d’essence. Et les deux hommes d’annoncer qu’ils espéraient voir 500 de ces pompes vertes fleurir en France en 2007. " Et ce pourrait être plus ", a ajouté Breton alors que l’on comptabilise plus de 13.000 pompes en France.
Une annonce qui a bien sûr réjoui les agriculteurs français, qui y voient un nouveau débouché pour leur blé, leur maïs, leurs betteraves à sucre, leur colza et leur tournesol. " À l'heure actuelle 300.000 hectares de céréales, qui avaient été laissés en jachère, servent à la production de biocarburants. Il reste encore 1 million d'hectares en jachère qui peuvent servir à la montée en puissance de la production ", a ainsi expliqué Philippe Pinta, président de l'association générale des producteurs de blé. Même son de cloche chez les Jeunes agriculteurs.

Mais cet optimisme est loin d’être partagé par tout le monde. Ainsi la Confédération paysanne a regretté une décision qui " ne répond pas aux réels enjeux énergétiques et climatiques ". Selon le syndicat, il est aujourd'hui démontré que le bilan énergétique et environnemental de l'éthanol comme agro-carburant " n'est pas l'alternative susceptible de lutter efficacement contre les gaz à effet de serre ".
Autre problème et non des moindres: le combat qui s’engage entre les réservoirs des véhicules des pays riches et les ventres des pays pauvres. De plus en plus de spécialistes s’inquiètent en effet de cette ruée vers l’or vert qui va se faire au détriment de l’alimentation. Car le bioethanol et le biodiesel sont très avides de grains et d’oléagineux (plantes qui donnent de l’huile). En clair, selon l’Américain Lester Brown, président du Earth Policy Institute, il faut autant de céréales pour faire le plein d’un 4x4 que pour nourrir une personne pendant un an. Le prix du sucre a déjà doublé en dix-huit mois, explique-t-il, à cause de l’utilisation par le Brésil de la canne à sucre pour produire son éthanol, et celui du maïs ou du blé ont augmenté de 25% depuis janvier. Une hausse insoutenable pour les plus pauvres qui dépensent plus de la moitié de leur revenu pour subvenir à leurs besoins.


Clémence Lemaistre

 

 

Une nouvelle crise alimentaire menace le monde


Courrier International 828 - 14 sept. 2006

On n'avait pas connu cela depuis trente ans : les stocks de céréales n'assurent plus que cinquante-sept jours de nourriture à la population mondiale.
La réduction dramatique de l'approvisionnement alimentaire risque de plonger le monde dans la plus grave crise qu'il ait connue depuis trente ans. De nouvelles statistiques montrent que les récoltes de cette année seront insuffisantes pour nourrir tous les habitants de la Terre, pour la sixième fois depuis sept ans.
Les hommes ont jusqu'ici mangé à leur faim en prélevant sur les stocks constitués durant les années de vaches grasses, mais ceux-ci sont désormais tombés au-dessous du seuil critique.
En 2006, selon les estimations de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) et du ministère américain de l'Agriculture, la récolte de céréales diminuera pour la deuxième année consécutive. Selon la FAO, elle dépassera à peine 2 milliards de tonnes, contre 2,38 milliards en 2005 et 2,68 milliards en 2004, alors que l'appétit de la planète ne cesse de croître, à mesure que sa population augmente. Les estimations du gouvernement américain sont encore plus pessimistes : 1 984 milliards de tonnes, soit 58 millions de tonnes de moins que la consommation prévue pour cette année. Les stocks alimentaires sont passés d'un niveau suffisant pour nourrir le monde pendant cent seize jours en 1999 à cinquante-sept jours seulement à la fin de cette saison, bien en deçà du niveau officiel de sécurité [soixante-dix jours]. Les prix ont d'ores et déjà grimpé d'au moins 20 % cette année.

La production a baissé dans les pays riches
La crise qui se dessine est passée largement inaperçue parce que, pour une fois, les récoltes ont chuté dans les pays riches comme les États-Unis et l'Australie, qui, en temps normal, sont exportateurs de denrées alimentaires, et non dans les pays les plus affamés du monde. Aussi, ni l'Afrique ni l'Asie n'ont-elles souffert de grande famine. L'effet du déficit se fera sentir progressivement, lorsque les populations pauvres ne pourront plus acheter des aliments devenus trop chers, ou lorsque leurs propres récoltes baisseront. À travers le monde, plus de 800 millions de personnes souffrent de la faim.
De 1950 à 1990, les rendements céréaliers ont plus que doublé, et la production est passée de 630 millions à 1,78 milliard de tonnes. Mais, depuis quinze ans, les rendements progressent bien plus lentement, et la production atteint péniblement 2 milliards de tonnes. "Les paysans ont obtenu un résultat extraordinaire en triplant quasiment la récolte mondiale", note Lester Brown, qui préside actuellement l'Earth Policy Institute, un institut de recherche respecté de Washington. "En une seule génération, ils ont presque doublé la production céréalière par rapport aux 11 000 années qui avaient précédé, depuis le début de l'agriculture. Mais maintenant, le ressort est cassé". Outre l'amélioration des rendements, une autre méthode traditionnelle pour doper la production consiste à agrandir la superficie des terres arables. Mais cela n'est plus possible. À mesure que la population s'accroît et que les terres cultivables servent à la construction de routes ou de villes - et s'épuisent en raison de la surexploitation -, la quantité de terres disponible pour chaque habitant de la planète diminue. Elle a chuté de plus de moitié depuis 1950 [de 0,23 à 0,11 hectare par personne]. Pourtant, la production alimentaire permettrait de nourrir correctement tout le monde si elle était bien distribuée. Certes, les habitants des pays riches mangent trop et ceux des pays pauvres pas assez. Mais des quantités énormes de céréales servent également à nourrir les vaches - et les voitures. À mesure que les gens s'enrichissent, ils consomment plus de viande, et les animaux d'abattoir sont souvent nourris au grain. Ainsi, il faut 14 kilos de céréales pour produire 2 kilos de bœuf, et 8 kilos de céréales pour 2 kilos de porc. Plus d'un tiers de la récolte mondiale sert ainsi à engraisser les animaux.
Les voitures sont devenues un autre sujet de préoccupation, depuis que l'on encourage la production de carburants verts pour combattre le réchauffement climatique. Une "ruée vers le maïs" s'est déclenchée aux Etats-Unis, avec l'utilisation d'une partie de la récolte pour produire un biocarburant, l'éthanol - grâce aux subventions considérables du gouvernement Bush qui voudrait de cette façon contrer les critiques concernant son refus de ratifier le protocole de Kyoto. Un seul plein d'éthanol pour un gros 4 x 4, rappelle Lester Brown, nécessite autant de céréales qu'il en faut pour nourrir une personne pendant une année entière. En 2006, la quantité de maïs américain utilisée pour fabriquer du carburant sera égale à celle vendue à l'étranger.
Traditionnellement, les exportations américaines contribuent à nourrir cent pays, pour la plupart pauvres.


Favoriser les pratiques respectant l'environnement
À partir de l'année prochaine, le volume consommé par les automobiles américaines sera supérieur à celui des exportations, et la part disponible pour nourrir les pays pauvres risque bientôt de se réduire. Les usines de production d'éthanol existantes ou en projet dans l'Iowa, la grande région céréalière des États-Unis, absorberont pratiquement toute la récolte de cet Etat. Les pauvres affamés seront alors mis en concurrence avec les propriétaires de voitures.
Un combat perdu d'avance, si l'on considère qu'ils consacrent déjà 70 % de leurs maigres revenus à la nourriture.
Fabriquer des voitures moins gourmandes et manger moins de viande atténuerait le problème, mais la seule solution à long terme est de permettre aux pays pauvres - et particulièrement à leurs populations les plus défavorisées - d'accroître les cultures vivrières. Le meilleur moyen d'y parvenir est d'encourager les petits paysans à privilégier des cultures respectueuses de l'environnement.
Les études menées par l'université de l'Essex montrent que cela permet de doubler les rendements. Mais le monde doit prendre conscience de l'urgence de la situation. "Nous sommes au bord du gouffre", met en garde Lester Brown.
"L'Histoire juge les dirigeants sur leur capacité à faire face aux grands problèmes. Et pour notre génération, le grand problème risque fort d'être la sécurité alimentaire."

Geoffrey Lean
The Independent on Sunday

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