Quand meurent les grands fleuves, enquête sur la crise mondiale de l'eau

Fred Pearce

Calmann-Lévy, 2006

extrait (page 16)

Il faut entre 2 000 et 5 000 litres d'eau pour produire 1 kilo de riz plus d'eau que n'en consomment la plupart des foyers tout au long d'une semaine, pour un simple sachet de riz. Il en faut 1 000 litres pour 1 kilo de blé, 500 litres pour 1 kilo de pommes de terre. Et quand on commence à donner du grain au bétail, afin que ce dernier nous fournisse de la viande et du lait, les chiffres deviennent encore plus étourdissants. Il faut 11 000 litres d'eau pour nourrir ce qu'il y a de viande de bœuf dans un hamburger, de 2 000 à 4 000 litres d'eau pour que les mamelles d'une vache puissent produire 1 litre de lait. Le fromage ? Comptez 5 000 litres d'eau par kilogramme de camembert.

Si vous estimez que votre panier à provisions devient quelque peu encombrant, au point où nous en sommes, vous feriez mieux de laisser ce kilogramme de sucre sur son rayonnage. Il a fallu pour l'obtenir environ 3 000 litres d'eau. Et la boîte de 1 kilo de café fait monter l'addition à 20 000 litres, ou 20 tonnes d'eau, si vous préférez. Imaginez un instant s'il vous fallait transporter toute cette eau jusque chez vous à la fin de vos courses.

Convertissez ces statistiques à l'échelle d'un repas, vous obtien­drez plus de 100 litres pour 1 portion de riz, 150 litres pour le pain de votre sandwich, 500 litres pour 1 omelette de 2 œufs ou 1 salade mixte, 1 000 litres pour 1 verre de lait, 1 500 litres pour 1 glace, 2 000 litres pour 1 côte de porc, 3 000 pour 1 hamburger et 5 000 litres pour 1 malheureux steak haché. Vous avez un faible pour les sucreries ? C'est encore pire. Chaque cuillerée de sucre ajoutée à votre café correspond à 50 tasses d'eau. Ce qui est beaucoup, mais peu comparé aux 140 litres d'eau (ou 1 120 tasses) qu'il aura fallu pour produire le café lui-même. Vous préférez l'alcool ? Un verre de vin ou 1 pinte de bière demande 250 litres d'eau, 1 verre de digestif pas moins de 2 000 litres.

Tous, nous avons pris l'habitude de consulter les informations nutritionnelles figurant désormais sur la majeure partie des emballages. Sans doute serait-il temps que ces derniers nous renseignent également sur la quantité d'eau nécessaire à la production et au conditionnement de leur contenu. À l'heure où les grands fleuves se meurent, ce genre d'information est de la plus haute importance.

 

Des solutions pour les goinfres en eau

Comment consommer moins d'eau dans les centrales EDF, les champs, usines, piscines...

Vendredi 12 août 2005


Par Laure NOUALHAT et Jean-Philippe REMY

 (Liberation - 06:00)

Comment vit-on dans une France sans eau ? Une question à laquelle il faudra trouver une réponse si les prévisions de Météo France, à savoir des épisodes de sécheresse plus intenses et plus nombreux à l'avenir, se réalisent. Petit tour d'horizon de la sobriété dans l'usage de l'eau.

Energie

Moins de lumière

Pour économiser de l'eau, on pourrait... éteindre la lumière. La fée électricité est très gourmande en précieux liquide. Les centrales, thermiques ou nucléaires, en ont besoin pour se refroidir. Tels les Shadoks, les centrales nucléaires pompent des milliards de litres d'eau chaque jour. Une moitié est rendue au milieu naturel, l'autre s'évapore dans les airs... Mais un fleuve comme la Loire à sec, et ce sont jusqu'à quatre centrales qui ferment, soit 12 réacteurs. La centrale de Civaux (Vienne) prélève 345 millions de litres dans la Vienne chaque jour pour refroidir ses deux réacteurs. Si le débit du fleuve passe en dessous de 10 m3/s, on doit arrêter les unités. En ce moment, il se maintient à 17 m3/s.

Aujourd'hui, neuf unités sont à l'arrêt, officiellement pour des raisons de maintenance. Mais le planning d'EDF tient compte des prévisions météo. Pour l'été, elle a choisi de ne pas stopper plus de trois réacteurs de bord de mer en même temps. La mer, elle, ne s'assèche pas. Des rivières à sec se traduisent par des fermetures de centrales nucléaires. Mais EDF gère bien son eau, notamment grâce à ses innombrables barrages qui soutiennent le niveau des fleuves en cas de besoin. Les réserves de ces retenues représentent 10 milliards de m3 (dont 7 milliards exploités par EDF). Pourtant, en consommant moins d'électricité, on allégerait la pression d'EDF sur le patrimoine hydraulique : un kilowatt non consommé n'a pas besoin d'être produit.

Agriculture

Sans maïs, pas de magret

Couper la flotte aux agriculteurs pendant l'été ? Ce serait sans doute la meilleure solution pour faire rapidement des économies d'eau. Selon les chiffres de la FNSEA elle-même, les paysans à eux seuls consomment près de 80 % de l'eau à la belle saison. Evidemment, sans eau en abondance, les 880 000 hectares de maïs français irrigués sécheraient sur pied, surtout dans le Sud-Ouest. Il n'y a qu'à se passer de maïs, disent certains. Pas si simple. Le Modef, syndicat paysan proche du PCF, crie déjà à l'invasion du maïs américain... assaisonné d'OGM. A la FNSEA, Jean-Michel Delmas, chargé du dossier sécheresse, est intarissable sur "l'économie du maïs" pour justifier son irrigation : "80 % du maïs français est consommé par nos bêtes. Le poulet jaune du Gers et les magrets de canard n'existeraient pas sans lui. Il sert de fourrage pour les bovins." Il avance un argument géologique pour réfuter la possibilité d'une substitution entre maïs et blé, par exemple : dans le Sud-Ouest français, les terres seraient trop sableuses pour produire du blé dans des conditions rentables. Et pourquoi pas, tant qu'on y est, couper l'eau aux cultures d'été en plein champ comme le melon, la tomate, la courgette ? En réalité, ceux-là consomment peu d'eau, ces légumes étant arrosés par des systèmes de goutte-à-goutte sous protection d'un film biodégradable. De même les arboriculteurs (pommes, kiwis, pêches, etc.) ont des systèmes d'arrosage millimétrés et sont eux aussi réputés peu consommateurs d'eau... Ouf !!!

Industrie

Des économies depuis vingt ans

Difficile de réduire la consommation d'eau de l'industrie, mais non impossible. C'est que l'eau est une ressource indispensable à la plupart des activités industrielles, dont la part dans les volumes d'eau prélevés en France a été de 12 % en 2002. La production d'un litre de bière, par exemple, réclame 5 litres d'eau. Il faut 50 litres d'eau pour fabriquer 1 kilo de sucre, à peu près autant qu'une bonne douche. Dans l'automobile, on atteint des sommets : on utilise 10 000 litres d'eau pour construire une voiture... Mais on se voit mal ne plus boire de bière ou ne plus sucrer nos desserts.

Depuis une dizaine d'années, le volume total de prélèvements d'eau en France est pourtant relativement stable, en partie en raison de la réduction significative (-30 % en trente ans) des prélèvements industriels. La baisse a été régulière : en 1985, l'industrie française consommait plus de 5 millions de m3. Son compteur n'affichait plus que 3,8 millions de m3 consommés en 2002. Explication : le ralentissement de certaines activités, mais aussi l'adaptation de secteurs traditionnellement "assoiffés", comme l'industrie du papier. Les progrès des systèmes de recyclage d'eau ont ainsi permis à une usine périgourdine du papetier Lecta de ramener sa consommation horaire de 1 200 à 950 m3.

L'industrie textile est elle aussi grosse consommatrice, tout comme le secteur agroalimentaire ou les fabricants de verre. Pas de panique pour autant dans ces secteurs, qui ont anticipé la sécheresse. Dans les zones les plus touchées, quelques entreprises s'inquiètent, comme dans les Cévennes où la pluviométrie est très faible depuis trois ans. En Alsace, région leader pour l'usage industriel de l'eau (270 millions de m3 pompés), les chimistes Rhodia et Bayer, le papetier Stracel ou le brasseur Kronenbourg n'ont pas de souci à se faire. "Il y a un arrêté sécheresse depuis juin sur le Bas-Rhin, commente Marc Hortzel, directeur adjoint de l'agence de l'eau Rhin-Meuse, mais à titre conservatoire..."

Vie quotidienne

La chasse aux fuites

Agriculteurs et centrales pompent de l'eau, mais nous aussi ! En moyenne, un Français consomme 137 litres d'eau dans sa vie domestique chaque jour, volume en baisse depuis le début des années 90. Mais pendant les vacances, on consomme 230 litres par jour. "Environ 60 % des Français estiment que l'eau est une ressource limitée", explique-t-on au Centre d'information de l'eau. "Mais cela ne veut pas dire que 60 % des Français l'utilisent avec parcimonie." Avec des tuyaux à sec, on serait plus attentifs aux gaspillages, à commencer par les fuites (robinets, chasses d'eau, conduites...), qui représentent jusqu'à 20 % de notre consommation. On pourrait traquer les gaspis jusque dans les chasses d'eau. Une personne utilise 30 litres d'eau pour vidanger ses besoins chaque jour, soit 20 % de sa consommation quotidienne, une chasse d'eau classique consommant 9 litres. En plongeant une brique ou une bouteille lestée dans le bac, on réduit ce volume. On peut également adopter la chasse à double débit (3/6 litres). Voire envisager l'installation de toilettes sèches ou la mise en place d'un second réseau utilisant, par exemple, l'eau de pluie.

Dans la salle de bains, le gaspillage se loge dans la robinetterie : ouvert, un robinet écoule 12 litres à la minute. Mieux vaut se rincer les dents au gobelet. Idem pour la vaisselle qu'on fait dans une cuvette ou un double évier.

L'eau peut venir du ciel si on installe un système de récupération des eaux de pluie qui ruissellent des toits. Une toiture de 250 m2 permet de récupérer théoriquement 250 m3 dans l'année. Stockée dans un bassin ou une citerne, on pourra l'utiliser pour les toilettes, la vaisselle ou prendre sa douche. Evidemment, dans une France aride, les bains délassants seraient proscrits. Ils consomment au moins trois fois plus d'eau (150 à 200 litres) qu'une douche (30 à 80 litres). Dans le jardin, fini les arrosages à plein tube (15 à 20 litres par m2) en plein après-midi. On cultivera les tomates avec des goutte-à-goutte parcimonieux très efficaces. Quant à la voiture sale, qui nécessite 200 litres pour retrouver tout son lustre, on la nettoiera à l'éponge. S'il le faut.

Loisirs

Le golf écolo, comme en Espagne

En été, un million de foyers farnientent au bord d'une piscine privée, dont la contenance varie de 50 à 80 m3. Les mesures de restriction prises par les préfets interdisent le remplissage, en théorie. En pratique, personne ne débarque dans les jardins pour vérifier si le tuyau d'arrosage réajuste ou non le niveau du bassin. En plein été, une piscine perd en moyenne 5 centimètres d'eau par semaine. Sur les stades et les pelouses de terrain de foot, mieux vaut jouer sur de l'herbe jaunie. En revanche, pour les amateurs de golf, c'est impensable. "Si on n'arrose plus un golf, il meurt. Or il faut un an pour reconstituer un green", dit Jérôme Paris, de la Fédération française de golf, qui compte 550 clubs. "On a réglementé les procédures d'arrosage. C'est-à-dire qu'on n'arrose pas la journée, ou alors uniquement les greens, et avec un tiers des volumes habituels. Il s'agit dans ce cas extrême de garder l'herbe en vie." En Espagne, on a inventé le golf écolo. A Quijorna, le patron du club utilise une surface irriguée dix à vingt fois inférieure à celle d'un terrain ordinaire en utilisant des espèces végétales locales et en n'arrosant que le green, c'est-à-dire la fin du parcours. Son golf ne consomme ainsi que 100 m3 d'eau par an. Chiffre qui devrait faire méditer les clubs français. En moyenne, ils utilisent 50 m3 par nuit pour arroser le green d'environ un hectare.


Maïs à tout faire
De plus en plus, l'industrie utilise la céréale pour fabriquer dentifrice, sacs plastique, cosmétiques et demain carburants. Premiers pas de cette chimie verte, dans une usine qui augure des futures bioraffineries.

Samedi 22 janvier 2005

(Liberation - 06:00)

Par Julien LEVY

Lestrem (Pas-de-Calais) envoyé spécial

Matin ordinaire. Se réveiller avec les infos, puis se savonner d'un gel douche moussant à souhait, signe d'un nettoyage efficace. Petite crème sur le visage, très hydratante et d'une texture soyeuse. Aller-retour du stick déodorant, translucide, c'est un argument marketing de pureté. Petit-déjeuner puis se brosser les dents. Le tube de dentifrice n'a pas été refermé hier soir, mais la pâte n'est pas devenue plâtre. Si ce dentifrice ne sèche pas, si le stick est translucide, la crème hydratante et le gel douche moussant, c'est en partie grâce à une substance naturelle : le maïs. Le chemin qui mène de l'épi aux cosmétiques est certes bien plus long que ce raccourci. Mais il résume bien l'autre visage de l'agriculture, sa filière non-alimentaire. Aujourd'hui, la production agricole ne sert plus uniquement de base à notre alimentation. Elle fournit aussi une matière première naturelle et renouvelable à l'industrie. Bienvenue dans l'ère de la chimie verte.

La chimie du pétrole appliquée au monde végétal

A la source, le maïs, le blé, ou toute autre céréale qui contient de l'amidon. Le maïs, plante la plus cultivée au monde, en renferme 75 %. L'amidon est un glucide complexe, une suite de molécules de glucose comme autant de perles enfilées sur un collier. Un polymère, disent les scientifiques. La base de la chimie verte est de couper ce collier pour en récupérer les perles une à une. Un principe utilisé dans la chimie du pétrole, désormais appliqué au monde végétal. Ce fractionnement du maïs, l'amidonnier Roquette le maîtrise sur le bout des doigts. Il est actuellement le plus avancé en Europe dans l'art de tirer le potentiel maximum des végétaux. L'industriel préserve jalousement son savoir-faire, mais accepte une visite à Lestrem, au coeur de la campagne lilloise, dans la plus grosse amidonnerie d'Europe.

Trois mille personnes y sont employées ici, dont quatre cent dans le laboratoire de recherche et développement. De la route, on ne distingue que des cuves géantes à perte de vue, sur 150 hectares. Trois millions de tonnes de céréales y sont transformées chaque année. Roquette dissèque maïs et blé pour en retirer la substantifique moelle : la molécule de glucose, matière première à tout faire, idéale pour fabriquer ces crèmes, dentifrices, gels douche... La visite se limite à des explications générales. Peur de l'espionnage industriel. "Si on ajoute de l'oxygène et de l'hydrogène au glucose, on obtient du sorbitol", explique par exemple un ingénieur de Roquette, leader dans la fabrication de cette substance, utilisée comme substitut du sucre dans l'alimentation. Mais c'est pour d'autres raisons qu'elle intéresse les fabricants de produits d'hygiène et de beauté.

Le papier comme débouché principal

Le sorbitol fait partie du trio de tête des ingrédients d'un dentifrice. Grâce à ses pouvoirs humectants, il permet à la pâte de ne pas sécher. Modifié, c'est lui qui rend le stick transparent. Un dérivé du sorbitol est également une des bases des crèmes ou gels douche. "En fonction de la réaction entre le glucose et l'huile végétale, on va obtenir soit un agent moussant, le tensioactif pour gel douche, soit un émulsionnant, pour réaliser les crèmes de soin", explique Marc Beuché, de Cognis, fabricant d'actifs cosmétiques d'origine végétale. "On peut tout à fait s'en passer pour les cosmétiques, précise ce chimiste, mais il présente de nombreux avantages. En remplaçant les produits d'origine pétrochimique, le glucose d'origine végétale permet une nouvelle chimie. De plus, il a permis de développer des molécules respectueuses de l'environnement, et des nouvelles textures alliant hydratation et excellente tolérance cutanée."

La cosmétologie n'est qu'une niche dans les débouchés de l'amidon. Selon l'Usipa, association qui représente les intérêts des amidonniers en France, seule "la moitié de la production d'amidon est utilisée en alimentation humaine". L'autre moitié est destinée à la filière non-alimentaire. Roquette fabrique, aujourd'hui, pas moins de 600 produits différents, qui trouvent des applications dans 90 % des industries. Principal débouché : le papier. "L'amidon pur est un liant bon marché et écolo pour assurer la cohésion des fibres de cellulose du papier", explique un ingénieur de Roquette. Il est aussi utilisé pour donner un aspect lisse et/ou brillant au papier. L'industrie textile est l'autre débouché traditionnel. L'amidon est utilisé pour "renforcer l'apprêt des fils, fixer les couleurs, conférer aux tissus une tenue nécessaire à l'automatisation des découpes et des assemblages", détaille l'Usipa.

Sacs plastique 100 % biodégradables

Plus confidentielle, l'utilisation dans l'industrie pharmaceutique. Le glucose issu de l'amidon va nourrir des bactéries pour produire la pénicilline, base des antibiotiques. Le sorbitol, encore lui, est la matière première des comprimés de vitamine C. Plus novatrice, l'utilisation dans l'industrie chimique elle-même. Le biopolymère est aujourd'hui une mine d'or. "Le végétal permet en effet de fabriquer presque tous les produits issus du pétrole", affirme l'Usipa. Serait-ce la voie ouverte à l'avènement d'une chimie enfin respectueuse de l'environnement ? L'amidon est une matière première prometteuse pour fabriquer des sacs plastique 100 % biodégradables. Au contact de la terre ou de l'eau, ils se transforment en compost en six mois, quand il faut près de quatre siècles pour se débarrasser d'un sac plastique traditionnel, issu du pétrole. Pour le moment, le leader européen du bioplastique est l'italien Novamont, mais ce débouché intéresse fortement Roquette. "C'est une réponse intéressante aux problèmes de l'environnement. Mais le sac bioplastique reste encore deux fois plus cher qu'un sac traditionnel", reconnaît l'amidonnier. Par son extrême diversification, l'usine de Lestrem préfigure ce que pourraient être les bioraffineries du futur. Bioraffinerie ? Le terme est quasi inconnu en France. Il s'agit de pousser de la chimie verte dans ses derniers retranchements. "L'idée est de valoriser l'ensemble des composants des végétaux, de la tige aux grains sans laisser aucun déchet, par une bioconversion naturelle, donc dans le respect de l'environnement", explique Thierry Stadler, directeur du Centre de valorisation des glucides et produits naturels, laboratoire indépendant de recherche et développement en fractionnement du végétal.

Dans une bioraffinerie, du germe coulera l'huile, que l'industrie aéronautique pourrait utiliser. Des protéines émergeront de nouveaux bioplastiques ou des colles. Du glucose jailliront de nouveaux polymères, des agents antirides, mais aussi du bioéthanol, qui peut servir de carburant "vert" aux voitures, alors que les ressources en pétrole s'amenuisent et que la pollution de la pétrochimie est de moins en moins tolérée. "Le règne végétal permet de réaliser des produits que le pétrole ne peut pas engendrer, sauf à des coûts exorbitants", assure Marc Beuché. Le potentiel est immense, puisque toutes les plantes, du maïs au sorgho, en passant par la betterave peuvent être transformées. "Pour un euro de matière première, on pourrait obtenir quatre euros de produits finis", envisage Gérard Goma, professeur de microbiologie à l'Insa, promoteur des bioraffineries en France.

Sortir l'agriculture de l'alimentaire

Le concept de bioraffinerie, qui ne se réduit donc pas à la production de biocarburants, "a été développé aux Etats-Unis il y a environ cinq ans, avec de gros moyens financiers, indique Thierry Stadler. Le Farm Bill [la loi fixant la politique agricole américaine, ndlr] a débloqué 75 millions de dollars [56 millions d'euros] en 2002 pour les projets de recherche sur les bioraffineries. L'objectif est clair : d'ici à 2030, 40 % des terres cultivées aux Etats-Unis seront consacrées à la chimie verte". "Les Américains sont très efficaces. Aujourd'hui déjà, plus des deux tiers de leurs produits de synthèse sont d'origine végétale", assure Antoine Gaset, professeur à l'Institut national polytechnique de Toulouse et l'un des promoteurs de la chimie verte en France.

L'Europe, dont la politique agricole commune (PAC) est jusqu'à présent presqu'exclusivement axée sur l'alimentaire, commence elle aussi à s'intéresser au végétal comme terreau de la chimie moderne. "Il faut sortir de cette conception des années 70 selon laquelle les agriculteurs ne sont que des producteurs de matières premières alimentaires", reconnaît-on à la FNSEA, le syndicat agricole qui se veut très "engagé sur les biocarburants". En juin 2003, la réforme de la PAC a lancé une mesure timide pour encourager les cultures destinées à la production d'énergie. Aujourd'hui, l'Union européenne veut aller plus loin. Dans le cadre du sixième programme cadre 2002-2006, Bruxelles vient de lancer un appel à projet sur la faisabilité d'une bioraffinerie européenne. "Notre projet est de valoriser l'ensemble des grandes cultures de blé, maïs, colza, lin, betterave pour fabriquer des fibres textiles végétales, des biopolymères et biomatériaux à base d'amidon, des biomolécules pour la chimie fine, la cosmétique, la pharmacie, des biolubrifiants à base d'acides gras d'origine végétale, des biocarburants...", explique Marc Chopplet, directeur d'Alternatech, l'un des piliers du projet, qui a déposé son dossier début décembre. Il espère qu'une bioraffinerie européenne verra le jour "d'ici à 2008".


Pas si verts ces grains jaunes

Irrigation monstre, épandage... le bilan écologique de la culture du maïs est mitigé.

Samedi 22 janvier 2005

Par Laure NOUALHAT

(Liberation - 06:00)

Le petit grain jaune se veut un peu plus "vert" qu'il ne l'est en réalité. Les débouchés amidonniers du maïs ­ ou des autres céréales ­ (lire ci-contre) restent marginaux. La production reste majoritairement consacrée à l'alimentation animale. "Utiliser le maïs pour faire du dentifrice ou des sacs plastiques, c'est intéressant, confirme Jacques Pasquier de la Confédération paysanne. Mais en réalité, 85 % du maïs récolté sert à nourrir les animaux d'élevages industriels." Le maïs monopolise 3 millions d'hectares en France, dont 1,8 million pour la production de grains pour les animaux. Reste 1,2 million d'hectares, dont 210 000, soit 14 % des surfaces seulement, sont consacrés à la production d'amidon (1) utilisé en chimie, en papeterie, en pharmacie, en emballages... Ces applications non alimentaires, et un peu plus écolos, compensent-elles un bilan écologique contestable ?

Le maïs a soif

L'apport en eau est variable d'une année sur l'autre, d'un département et d'un sol à l'autre. "L'irrigation consiste à répondre aux besoins en eau de la plante", rappelle Céline Fournier, chargée de l'environnement à Maïz' Europ, le groupement de producteurs européens. Et comme le maïs est sensible au stress hydrique au moment de sa floraison, c'est-à-dire en plein été, il réclame plus d'eau que le blé, par exemple, cultivé en hiver. "Le volume utilisé peut varier de 500 à 3 000 m3 pour un hectare." Devant de tels écarts, autant anticiper les besoins. "Avec cette culture, la gestion à long terme des ressources naturelles est limitée", déplore la Confédération paysanne.

"Faux", rétorquent les producteurs qui ont développé des programmes d'irrigation par des réserves d'eau qui collectent les pluies de l'hiver pour les réutiliser en été et limitent ainsi la ponction sur les rivières ou les nappes phréatiques. En Aquitaine, 80 % de l'eau sert à l'irrigation. Pourtant, le maïs se conçoit sans irrigation. Jacques Pasquier, de la Confédération paysanne, en produit de cette manière. "Dans ces cas-là, le producteur doit intégrer la céréale dans une rotation et alterner avec du tournesol et du blé par exemple."

Le maïs appauvrit les sols

Autre bémol : le maïs se cultive en monoculture sur la moitié des surfaces, c'est-à-dire 1,5 million d'hectares. "Cela veut dire qu'on ressème du maïs sur la même parcelle tous les ans pendant cinq ou six ans ou même dix ans. Là-dessus, les avis d'experts divergent", explique Céline Fournier. Quelle que soit la durée, cette pratique appauvrit le sol. Les éléments fertilisants sont lessivés en hiver, les plantes deviennent plus vulnérables aux insectes. Pourtant, à la récolte, on peut laisser la tige et les feuilles et ne récolter que le grain. Résultat : les matières végétales se décomposent et fournissent un humus riche. La quantité d'intrants nécessaires à la culture de maïs varie selon le sol, et la culture. En moyenne, l'agriculteur utilise deux kilos de produits phytosanitaires par hectare, qu'il s'agisse de maïs, blé, colza ou tournesol. Concernant les engrais, le maïs est plus gourmand que les autres. On en utilise entre 120 et 200 kg par hectare. Il se présente sous différentes formes : lisier, fumier, mais aussi humus, légumineuse, granulés... C'est l'épandage des fameux lisiers de porc qui rend l'eau des nappes ou des rivières de Bretagne impropre à la consommation. L'eau de ruissellement entraîne les nitrates dans les nappes phréatiques, qui se retrouvent contaminées.

La culture de maïs est biaisée

La semence de maïs coûte plus cher, mais elle rapporte plus. L'hectare de maïs irrigué reçoit une prime. Jacques Pasquier confirme : "Dans mon département, un hectare de blé, de colza ou de maïs non irrigué reçoit 338 euros de subventions, un hectare de maïs irrigué reçoit 538 euros." A l'avenir, les producteurs comptent utiliser la céréale pour faire du biocarburant. Maïz' Europ attend un agrément pour construire la première usine dans le Sud-Ouest en 2007. Mais quelle que soit son utilisation, la culture du maïs requiert beaucoup d'eau et d'engrais. Si on court après les rendements, on a recours à plus d'intrants. Comme toutes les autres cultures, son bilan écologique dépend en fait de la façon dont on la conduit.

(1) www.usipa.fr

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